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PORTRAIT D'ÉMILE-JUSTIN MENIER

"Toute la physionomie de M. Émile-Justin Menier décelait la bonhomie, la droiture, la sincérité.
Je le vois encore avec sa bonne figure un peu rougeaude, son nez aux ailes grasses, ses yeux clairs et vifs et ses joues demi-pleines qu'encadraient si placidement des favoris de notaire de campagne.
Le cou court, le tronc large, les jambes fortes légèrement arquées, la démarche lourde, bien que l'homme fut singulièrement actif, la redingote bourgeoise à vastes pans ouverte, laissant poindre un commencement de ventre sur lequel carillonnait un jeu de breloques accrochées à une chaîne aux gros anneaux d'or massif.
Comme il avait l'air à la fois convaincu et bonhomme quand il s'efforçait d'expliquer à quelques auditeurs rétifs les mystères de l'impôt sur le capital."

Lepelletier "Mot d'ordre" du 22 Février 1881

FORMATION

Émile-Justin Menier est né le 16 Mai 1826 à Paris. Il passe son enfance dans la capitale entre les différents établissements que son père possède. Son éducation est stricte et rugueuse à l'image de celle que son père avait pu connaître au prytanée militaire de la Flèche.
Il fit de fortes études scientifiques et prit, de 1843 à 1852, les diplômes et brevets impératifs pour exercer de manière sereine le commerce de produits chimiques qui se fabriquaient à Saint Denis et à Noisiel.
Émile-Justin avait également d'autres centres d'intérêts : le droit et l'économie qui lui furent d'une grande utilité pour ses prises d'intérêts en terres étrangères.
Il passa son diplôme de pharmacien sur les vives recommandations de son père qui connu en son temps bon nombre de désagréments. Était-ce prémonitoire ? La pharmacie n'était plus au yeux d'Émile-Justin la priorité absolue.
Son regard se portait sur l'étranger, correspondant au service de MENIER et Compagnie, il sillonne l'Atlantique pour voyages d'affaires, on le retrouve en Amérique du nord, en Amérique Centrale où il acquière des plantations de cacaoyer, mais aussi en Angleterre manchestérienne ou il découvre le libre échange.

PASSATION DE POUVOIR

Jean-Antoine Brutus, frappé d'une première attaque de paralysie le 16 Mars 1852, s'éteint le 19 Décembre 1853, rue Singer, à Paris.
L'acte notarial de 1849 qui prolongeait l'existence de la société MENIER annonçait déjà la montée en puissance de la nouvelle génération que représentait Émile-Justin. Ce dernier devenait cogérant de plein droit à partir de Juillet 1851 et la gérance s'octroyait les 4/6 du bénéfice, laissant les 2/6 restants aux commanditaires.
Au terme du jugement du 30 Août 1854, Émile-Justin recevait de la succession de son père 1.500.000 F.
Le règlement de la succession intervint en Novembre 1855. Émile-Justin contesta les avantages de sa mère Marie Edmée Virginie Pichon inscrits au contrat de mariage de 1816 et d'une donation de 1846. Il contesta également les comptes de la société MENIER.
Cette succession mouvementée laissa des traces au sein de la famille, la veuve de J.A Brutus Menier alla vivre chez sa fille. On peut croire que les rapports mère-fils restèrent tendus si l'on en juge par l'absence remarquée d'Émile-Justin à l'enterrement de sa mère le 20 Août 1879. Il faut rajouter à la brouille familiale le caractère fortement anticlérical d'Émile-Justin, aux antipodes des pratiques religieuses de sa mère.

En Juillet 1850, Émile-Justin épouse Claire Gérard fille d'un des commanditaires de la société MENIER. Ce mariage est, par l'apport d'une dote conséquente de la belle famille, l'opportunité d'accroître la capital de l'entreprise et d'envisager l'avenir avec sérénité.
Cette alliance est l'occasion de constater le rôle considérable qu'on pu jouer Marie Edmée Virginie Menier et Claire Gérard dans le développement de l'entreprise MENIER.

Les bonnes vieilles méthodes qui ont fait le succès de son père, commencent à s'essouffler. La notion de "droguerie" reste attachée au passé et Émile-Justin compte bien entamer la seconde moitié du 19ème siècle en éprouvant les dernières innovations concernant la chimie : modernisation de l'usine de Noisiel, qui est encore largement consacrée aux produits pharmaceutiques, mais également réalisation de l'usine de produits chimiques de Saint-Denis en 1852 avec la collaboration de Dorvault. La plaine Saint-Denis est alors un pôle industriel largement consacré à la recherche où se côtoient chercheurs et étudiants. C'est dans un tel environnement qu'Émile-Justin Menier et Marcellin Berthelot, théoricien de la chimie de synthèse, s'allieront pendant quelques temps.

Mémoire
Lire


Ce dernier fut vraisemblablement présenté à Émile-Justin par l'intermédiaire de ses anciens professeurs qui n'étaient autres que DUMAS, PELOUZE, ORFILA, PERSOZ et BALARD.
De ce rapprochement sortiront des laboratoires de l'usine Menier de Saint-Denis quelques découvertes de renommée mondiale. En 1855, la synthèse de l'alcool méthylique, en 1860, celle de l'éthylène et en 1863, celle de l'acétylène.
Si le fruit de ces recherches contribuèrent au développement de l'entreprise MENIER, il n'en reste pas moins vrai
qu'Émile-Justin avait une haute idée de la recherche fondamentale et que sa passion pour les découvertes était réelle. Il publia en 1875 son "mémoire" sur la pulvérisation des engrais qui donna par la suite naissance à son fameux manuel sur la pulvérisation en 1877.
" Toute ma vie je me suis occupé de la pulvérisation des corps. Mon père en 1816, a créé la pulvérisation mécanique des matières propres aux arts, à l'industrie, à la pharmacie. Depuis, à Noisiel comme à Saint Denis, j'ai continué, jusqu'en 1868 la fabrication de poudres impalpables."
L'aspect humanitaire est également présent dans l'esprit de cet homme qui fit l'impossible pour produire en France de la morphine et de la quinine artificielles. Tentative avortée à cause de l'impôt de guerre.


Mémoire sur la pulvérisation des engrais
Paris E. Plon : G. Masson 1875

Malgré l'engagement et les investissements considérables engagés dans le secteur de la chimie, celui-ci n'est pas en adéquation avec le marché. Préférant s'investir dans des secteurs en devenir, il laisse Dorvault seul maître à bord en lui cédant la totalité des parts de l'usine de Saint-Denis en 1867.
Émile-Justin avait le don pour flairer les innovations porteuses. Propriétaire au Nicaragua de plantations de cacaoyer, celles-ci étaient largement plantées d'hévéas, d'où le vif intérêt porté sur les entreprises de caoutchouc et de gutta-percha.
Émile-Justin fit construire l'usine de Grenelle qui fut la plus importante de France en 1867.
On y fabriquait des câbles électriques sous-terrains et sous-marins distribués sous la marque PHOENIX
Une deuxième entreprise verra le jour en Prusse à Harbourg au sud de Hambourg.


Cette production n'était pas destinée uniquement au marché intérieur, mais aux multiples comptoirs que l'on pouvait trouver dans le monde entier et qui distribuaient les produits MENIER. La fabrication de tels équipements passait également par leur installation. Concernant les câbles sous-marins, une première pose fut effectuée entre Calais et Douvres en 1850 et en 1869 la pose d'un câble fut installée à destination des Amériques. En 1859, Émile Justin Menier dissout la commandite, il devient de fait l'unique propriétaire de la maison MENIER et peut se lancer dans la modernisation à outrance du site de Noisiel et de sa chocolaterie. Aidé par un secteur en plein essor, la production intérieure française en matière de chocolat était de 10 millions de kgs et Menier à lui seul en fabriquait le quart dans son usine de Noisiel à l'aide de ses 325 collaborateurs. Les besoins en matières premières sont de plus en plus grands, Émile Justin, pour assurer son autonomie et une fabrication grandissante, n'hésite pas à acheter de nouvelles parcelles de terrains au Nicaragua, non loin du futur tracé du canal interocéanique. Le choix est pertinent car il devient propriétaire de terres assurant ses besoins industriels en matières premières mais également susceptibles d'être valorisées par la présence du nouveau canal et des nouvelles voies commerciales. Rien est épargné pour exploiter au mieux une terre fertile mais inculte ; les moyens techniques déployés sont importants pour des réalisations performantes. Mais cette débauche d'énergie n'est pas relayée par la population locale, non habituée par de telles méthodes. Un rapport de l'Exposition Universelle de 1867 nous éclaire sur les difficultés rencontrées par SCHIFFMAN, l'ingénieur chimiste mis en place par Émile Justin Menier pour motiver l'autochtone. "SCHIFFMAN s'efforce par de bons procédés de discipliner les ouvrières indigènes et de leur faire comprendre que le travail régulier et le foyer de la maison sont préférables à l'oisiveté et au vagabondage dans les forêts". Ces "bons procédés" se manifesteront essentiellement par des salaires élevés, de la nourriture et un logis. Ces méthodes semblent, comparées à celles utilisées par d'autres propriétaires, humaines et respectables. Le but était manifestement de servir d'exemple et de dépasser le caractère industriel et personnel de l'aventure sud-américaine.

ENGAGEMENT REPUBLICAIN ET VERSAILLAIS

Émile Justin, homme progressiste, avait sans doute repris à son compte les propos de Michel CHEVALIER, parti quelques années plus tôt pour une mission d'étude sur les voies maritimes en Amérique Centrale et qui finissait son rapport sur ces mots :
"Le canal proposé ne doit pas être une simple coupure destinée à faire passer d'une mer à l'autre les produits européens. Il faut surtout qu'il fasse de l'Amérique Centrale un état maritime prospère par l'échange de ses produits intérieurs et puissant par l'étendue de son commerce.
La prospérité de l' Amérique Centrale se rattache aux intérêts de la civilisation en général, et le meilleur moyen de travailler au bien-être de l'humanité, c'est d'abattre les barrières qui séparent les hommes, les races et les nations."

Émile-Justin ne manquera pas de mettre en application d'autres théories à caractère social sur le site de Noisiel qui allait devenir le fer de lance de son entreprise tournée depuis 1863 exclusivement sur la fabrication du chocolat.
Si les thèses bonapartistes inspiraient son père, Émile-Justin se détachera de manière remarquable et définitive d'une politique reniant ses principes originaux.
Après la déclaration de guerre contre la Prusse en 1870, Menier se déclare résolument républicain. En 1871 il se trouve à Paris,
il participe physiquement et financièrement au secours des blessés. Politiquement engagé, il fait éditer par l'Imprimerie Alcan-Lévy située au 61 de la rue La fayette un projet de constitution dont les quelques lignes ci-dessous nous éclairent sur la pensée d'Émile Justin Menier durant les événements.

".Les difficultés où nous sommes viennent surtout de ce que les fonctionnaires, hommes ou assemblées, issus du suffrage universel, voudraient persuader aux autres citoyens, même par la force, qu'ils ont été substitués aux droits du peuple, et qu'au lieu d'être des serviteurs, ils sont des maîtres, d'où la guerre civile. Le projet de constitution, dont nous donnons ci-après le texte, est basé en entier sur ce théorème, à savoir que le peuple est souverain, sa souveraineté imprescriptible, inaliénable, et qu'il nomme des fonctionnaires toujours révocables, toujours contrôlables, au lieu de déléguer des substituants de sa souveraineté, autrement des tyrans. On verra que, tout en tenant compte du milieu social où nous nous trouvons, en respectant certaines habitudes reçues, le suffrage universel peut s'exercer directement sur la base de' l'autonomie absolue de la Commune, de l'unité française et du développement, dans la plus large limite, de l'autonomie et de la liberté du citoyen."

Dans le même temps, pendant le double siège, une multitude de petites ambulances privées sont offertes à la municipalité des vingt arrondissements, la mère d'Émile Justin, faisant partie du "Comité général de Paris" en dirige l'une d"elles. Dans ces ambulances privées, ne sont reçus que les individus légèrement blessés et les convalescents.

De la défaite de le France à la défense de Paris par les insurgés, Menier ne cesse de parfaire son discours républicain. Il restera fidèle à son discours écrit en 1871 :
"je suis de ceux qui pense que la France n'a rien à craindre de la liberté. Je désire l'extension de toutes celles qui sont compatibles avec l'ordre : liberté individuelle, liberté de la presse, liberté religieuse, liberté commerciale, liberté de réunion. L'ordre dans la liberté, voilà la base de tous les progrès et de toutes les prospérités".
En 1877 le langague reste le même, concernant l'agriculture, il écrit :
"Jadis, quand la civilisation ne savait quel objectif se donner, quand des formules comme celle-ci :
"On ne s'enrichit qu'en dépouillant les autres", étaient considérées comme des axiomes inutiles à démonter, quand le but des individus consistait à exploiter les autres à leur profit, et le but des nations à conquérir d'autres peuples afin d'en tirer profit, comme d'un troupeau, alors l'agriculture était laissée à l'ignorance.
Mais depuis que le paysan a affirmé, dans la Déclaration des droits de l'homme, sa personnalité, l'objectif de l'humanité à changé. La science a démontré que la meilleure politique, pour les individus comme pour les peuples, est celle qui se donne pour but d'augmenter l'appropriation des agents naturels à nos besoins.
On ne célèbre plus les exploits des conquérants comme des conquêtes de la civilisation, mais on appelle à juste titre "conquêtes de la civilisation" les découvertes de la science qui approprient aux besoins de l'homme, en font ses auxiliaires dociles, la vapeur, l'électricité, la lumière."

L'ANTICLERICALISME D'EMILE-JUSTIN MENIER

Le clergé est encore un des pilier de la société, c'est à dire encore un pilier du gouvernement. Ce pilier est un de ceux sur lesquels le gouvernement doit s'appuyer avec le plus de méfiance.
Le clergé a une existence à part, en dehors de la nation, en antagonisme avec les aspirations des sociétés modernes. Il poursuit un but avoué, l'amélioration de l'homme en vue d'un monde surnaturel, à l'aide de moyens surnaturels. La science repousse c'est moyens surnaturels, et nous, nous poursuivons l'amélioration directe de l'existence de l'homme.
La civilisation scientifique et économique par un langage, tandis que la théologie en parle un autre, elles ne peuvent donc pas se comprendre.

Au point de vue politique, la religion est considérée comme un moyen de gouvernement. C'est ce qui ne devrait jamais avoir lieu et c'est ce qui a toujours lieu. Ils voient avec plaisir les peuples s'occuper des affaires de l'autre monde, car ils pensent qu'ils s'occuperont moins des affaires de celui-ci. Les clergés des religions reconnues, étant payés par l'état, sont requis par lui de lui prêter l'appui de leurs doctrines, si contradictoires quelles puissent être.

Cet appui n'est jamais solide. Le prêtre, avant d'appartenir à l'état, appartient à son culte, et si le Syllabus lui enseigne une doctrine contraire au code civil, il doit la suivre. Logiquement, comme il ne trouve rien d'aussi grand et d'aussi certain que la doctrine qu'il enseigne, il veut toujours lui subordonner le reste de la société. C'est cette tendance qui a produit l'inquisition. Chaque fois qu'un clergé n'est pas maître absolu d'un pays, il se plaint d'être persécuté.

Sous la restauration, à entendre les doléances du clergé catholique, on aurait cru qu'il était victime de la révocation de l'Édit de Nantes et que la loi sur la sacrilège était faite contre lui. Je ne veux pas poursuivre plus loin ces considérations, personne n'en contestera l'exactitude, et elle suffisent pour prouver que l'appui du clergé n'est un garantie de sécurité ni pour les gouvernements ni pour les peuples.

L'État doit être absolument laïque, il n'a pas pour but de s'occuper d'un autre monde plus ou moins inconnu. Les intérêts de celui-ci sont bien assez grands et complexes pour absorber toute son activité et toute son intelligence. Quand aux peuples, l'influence du clergé sur eux est en raison inverse de leur développement scientifique. L'histoire du clergé est une nouvelle confirmation de la loi que j'ai formulée au début de mon livre : "l'action de l'homme sur l'homme est une raison inverse de l'action de l'homme sur les choses".

Toutes les questions complexes que soulève le rôle du clergé ne peuvent être résolues que par la séparation de l'Église et de l'État. Que chacun paye son son culte comme il l'entend et fasse son salut de même. L'État entretient à la fois des rabbins juifs, des pasteurs protestants, des prêtres catholiques, des derviches musulmans. Il serait beaucoup plus logique qu'il laissât les fidèles pourvoir à l'entretien et au service de leurs autels comme ils l'entendraient.

L'avenir économique 1875 Emile-Justin Ménier

L'ATTAQUE DES CLÉRICAUX

Cette foi en l'avenir de la science propagée par une éducation laïque fait d'Émile Justin la victime toute désignée des cléricaux. En 1883, quelque temps après sa disparition, le congrès parisien du 8 au 13 Octobre des associations ouvrières chrétiennes est largement consacré aux sociétés économiques et plus particulièrement à la banque de CREDIT MUTUEL ET POPULAIRE. Les intervenants ne manquent pas de nommer leur victime du jour en prenant garde de ne pas égratigner les nouveaux dirigeants de la chocolaterie de Noisiel que sont Gaston et Henri Menier. Faut-il y voir de leur part amende honorable après avoir enterré leur père en "grandes pompes" ?

Rapports présentés par :
le T.R.P ludovic de Besse, Devuns, Gardair, Faligan, Folie-Desjardins, Des Pommiers.

Extrait

"Précisons le cas par un exemple bien connu, celui de M. Menier. Ce fabricant de chocolat est mort depuis quelques années, après avoir reçu les sacrements. Puisse Dieu avoir eu pitié de son âme .Nous ignorons absolument ce qu'est devenue sa maison, qui peut-être aujourd'hui reçoit une direction chrétienne. Ainsi nous ne parlons pas du présent, mais du passé. Nommé député, M. Menier se signale par ses discours et par ses votes dignes d'un franc-maçon ennemi juré de l'église. Les journaux républicains racontèrent dans le temps, à son éloge, que cet industriel, faisant un noble usage de ses bénéfices, avait créé près de son usine des écoles laïques. Mieux que cela, fidèle au programme des loges, il avait inauguré un système nouveau d'éducation populaire. Il donnait des fêtes champêtres à ses écoliers, dans lesquelles, mêlant ensemble les garçons et les filles, il les faisait boire, manger et danser. La prospérité exceptionnelle de sa maison expliquait seule de telles largesses.

Mais les catholiques n'avaient-ils pas coopéré efficacement à celte prospérité? Que de presbytères, que de familles chrétiennes, que de communautés religieuses, que de pensionnats et collèges catholiques dans lesquels on déjeunait, chaque matin, avec le chocolat Menier !... » Or le jour où, devenu député, le fameux industriel se révéla comme un persécuteur, de la religion, si tous les consommateurs de ses produits, offensés dans leur foi, lui avaient, par un accord spontané, supprimé brusquement leurs commandes, il est certain que l'inventaire de ce commerçant se serait soldé par une diminution énorme dans ses bénéfices. Du même coup, ses écoles avec leurs fêtes franc-maçonniques auraient disparu. Probablement, le député, corrigé par cette leçon salutaire, aurait changé de ton et d'allures. Peut-être n'aurait-il pas attendu la dernière heure pour se convertir.

Les catholiques n'ont rien fait de cela. Ils ont continué à déjeuner avec le chocolat Menier. Les plus montés contre l'enseignement sans Dieu n'ont pas cessé d'apporter chaque matin leur obole pour la prospérité d'écoles qu'ils savaient livrées à cet enseignement. Pourquoi cette contradiction entre les paroles et les actes ? Parce que les meilleurs chrétiens ignorent qu'il est défendu de coopérer au mal, ne fût-ce que d'une manière indirecte ; ou du moins ils oublient cette défense et ne paraissent pas se douter qu'elle trouve une application incessante sur le terrain des relations commerciales. Il est certain qu'on excite partout des étonnements étranges, quand on parle de ce devoir. On soulève un véritable flot d'exclamations et d'excuses. « Vous voulez que, sous prétexte de favoriser, de protéger le travail chrétien, je me condamne à payer plus cher des articles de qualité inférieure !... » Pardon : Vous manquez aux règles de la logique en changeant la question. Nous parlerons bientôt de l'obligation qui nous incombe de coopérer au bien.

Pour le moment, il ne s'agit que de la défense formelle de coopérer au mal. Or, vous coopérez au mal, en procurant des bénéfices à un commerçant, quand vous savez qu'il en fait un usage abominable. Si votre coopération, n'étant qu'indirecte, avait pour excuse un bien considérable l'emportant de beaucoup sur le mal prévu, à la bonne heure. La charité, nous l'avons dit, ne nous oblige pas à faire de grands sacrifices pour préserver le prochain d'un léger ennui. Mais elle nous oblige à sacrifier de petits avantages pour empêcher de grands maux. Eh bien ! dans le cas indiqué, le mal d'un côté, c'est la corruption dans de grands ateliers, c'est l'enseignement populaire sans Dieu, c'est l'influence donnée à un impie. Le bien, de l'autre côté, c'est une petite économie et le plaisir de déjeuner avec un meilleur chocolat. Y a-t-il proportion entre ce bien et ce mal ? Quel catholique oserait affirmer qu'une légère satisfaction d'estomac, une économie de quelques centimes, lui donnent le droit de devenir sciemment et effectivement complice de la corruption systématique d'une multitude d'âmes prises dans les rangs du peuple et livrées à un patron impie dont on fait la fortune?...

Un journal catholique de province annonce un jour en réclame LE BAL MAÇONNIQUE DONNÉ PAR LA LOGE de la localité. Il indique l'adresse, le prix du billet, le jour et l'heure, etc. Cela lui est payé à tant la ligne. Si les rédacteurs de ce journal s'étaient souvenus de la doctrine de l'église sur la coopération au mal, de ses enseignements sur les bals, des condamnations qu'elle a portées contre la franc-maçonnerie, se seraient-ils crus autorisés, pour un bénéfice de quelques francs, à coopérer au bal d'une loge ? Nous supposons un bénéfice réel. Mais quant au lieu de bénéfice, il y a perte ; quand l'unique avantage est une satisfaction de vanité, comment peut-on, sans offenser Dieu, coopérer sciemment à la prospérité d'une maison qui est absolument mauvaise? Nous connaissons des faits de ce genre. Parce qu'une ouvrière avait la vogue, bien qu'elle eût aussi la réputation méritée d'une fille entretenue tolérant, enseignant le vice dans son atelier, des dames fort pieuses sont allées payer chez elle huit cents francs, mille et deux mille francs, ce que d'autres dames obtenaient pour quatre, cinq ou sept cents francs chez une ouvrière honnête et tout aussi habile. Comme les dépenses minimes sont celles qui se présentent le plus fréquemment, en allègue pour excuse, que la coopération dans ce cas est insignifiante. Il n'y a donc pas lieu de s'en préoccuper.

Par exemple, du vivant de M. Menier, en déjeunant avec son chocolat, à combien de centimes s'élevait le bénéfice procuré à ce commerçant? Et faut-il pour quelques centimes se troubler la conscience? C'est ainsi que s'excusent les domestiques infidèles et les petits marchands pour les vols dont ils se rendent coupables chaque jour. On leur répond qu'en celte matière, les petites sommes volées s'ajoutent les unes aux autres et que le jour où le total devient considérable, le péché commis cesse d'être véniel. Est-ce qu'il n'en est pas de même pour les petits bénéfices procurés à un commerçant qui fait le mal autour de lui?... Si vous ne faites cet acte qu'une fois en passant, alors sans doute, vous n'avez pas lieu de vous considérer comme un criminel. Mais si chaque jour vous achetez, par exemple, un mauvais journal, sans aucun motif grave qui vous y autorise, uniquement parce que ce journal vous amuse, vos cinq, dix ou quinze centimes quotidiens font au bout de l'an, 18, 36 ou 54 francs. Cette somme est sortie de votre poche pour aller enrichir les ouvriers de la mauvaise presse. Après quelques années ce seront des centaines de francs donnés par vous pour vous amuser et qui auront fait prospérer le mal. Je trouve même ici une circonstance aggravante qui n'existe pas toujours dans les vols de domestiques. Comme le vol est honteux de sa nature, on le cache avec soin. Au contraire, le fait d'acheter à meilleur marché des objets de qualité supérieure, est une preuve d'habileté dont on se vante. Ce qui fait qu'on suscite bien vite des imitateurs qui, à leur tour, en entraînent d'autres à leur suite.

Ainsi se forme la vogue qui mène la foule chez telle ouvrière et chez tel fournisseur. Mais alors n'est-on pas responsable de la coopération des autres au mal? Celui qui conseille le vol, bien qu'il n'en profite pas, est obligé à la restitution. Comment seraient-ils innocents devant Dieu ceux qui, par la parole et par l'exemple, sont la cause que des millions et des milliards jetés dans des mains indignes, iront, comme un torrent dévastateur, porter la ruine dans les âmes et dans l'ordre social? La manière dont se forment certaines inondations rendra cette vérité plus saisissante. Un gouvernement sans prévoyance vend à des particuliers toute une chaîne de montagnes couverte d'épaisses forêts. Ceux-ci, stimulés par l'appât d'un gain immédiat, s'empressent d'abattre tous les arbres pour en faire du bois. En peu de temps les montagnes sont entièrement dénudées. Arrivent des pluies diluviennes, ou bien la fonte rapide de neiges abondantes; Les eaux n'étant plus retenues par rien, se précipitent dans les plaines et des inondations inconnues jusque-là ravagent le pays sur une immense étendue. Peut-on nier quo ceci ne vienne de cela ? Y a-t-il un autre remède à ces inondations que le reboisement des montagnes? A quoi sert de dire qu'on ne saurait calculer la part de responsabilité qui, dans les maux des inondations, revient à tels et tels propriétaires coupables d'avoir abattu quelques hectares de forêts?

Sans doute, Dieu seul peut faire dans ce cas une répartition exacte entre les démérites et les châtiments. Mais comme ici le péché prend un caractère social, la punition est également sociale et c'est généralement par des impôts que les gouvernements trouvent des ressources pour venir au secours des inondés. La société entière est donc punie parce que un nombre considérable de ses membres s'est rendu coupable d'une faute commune. Que les coupables repentants reboisent les montagnes. Les inondations cesseront et il ne sera plus nécessaire de recourir à l'impôt pour porter remède à leurs ravages. Les choses se passent absolument de la même manière dans la société. La coopération indirecte au mal produit l'inondation du vice. Celle-ci attire tôt ou tard des châtiments sociaux. Vous dites que votre coopération est insignifiante. Soit, et je ne veux pas examiner si votre péché est grand ou petit. Mais ce qui est certain, ce qui est clair comme l'évidence, c'est que votre coopération, quelque minime qu'elle soif, est une participation à un crime social. Or tant que la société, d'un commun accord, favorisera le vice, l'immoralité et l'impiété prendront des proportions effrayantes qui attireront les foudres du ciel. Voe mundo à scandalis! C'est Jésus qui a prononcé cette parole et sa parole ne passera pas."

Association chrétienne des honnêtes gens
sur le terrain des affaires
Paris 1884

 

Critiques de Louise BADER


CONSEILS D'UNE MÈRE A SON FILS

Il ne sont plus ces jours où ta grâce enfantine
répandait sur ma vie un parfum de bonheur,
et le temps, en fuyant, a fait croître l'épine.
A la place où jadis avait brillé la fleur
Hélas! tout est changé, l'absence nous sépare,
Vainement on se plaint et le destin barbare
Veut que soient accomplis ses terribles décrets ;
Courbons-nous sous ses coups, nous sommes ses sujets.
Enfin, puisqu'il nous faut vivre suivre sa loi rigide,
Tu ne dois plus, mon fils, marcher sous mon égide.
Mais je peux néanmoins te donner des avis,
Dont plus tard, mieux encor, tu connaîtras le prix.
Par mes faibles essais, si je savais te plaire,
Sur toi, si leur pouvoir n'était point éphémère,
Peut-être seraient-ils disposer ton esprit
Au désir d'observer pour en faire profit.
Il s"acquiert ainsi l'art de l'expérience.
Observer, comparer, c'est là qu'est la science.
Sur la scène du monde, innombrables acteurs,
Nous devons tous apprendre à connaître les coeurs.
Cette tâche, à la fois ardue et difficile,
Bien pénible souvent, n'est pas la moins utile,
Car les défauts d'autrui qui nous frappent les yeux
Provoquent sur nous-mêmes un retour douloureux.
Alors, saisi de honte et rempli de courage,
A la face du ciel, on jure d'être sage !
Il faut de ce serment n'être violateur ;
C'est la vertu, mon fils, qui conduit au bonheur.
Dans ce que je te dis ton intérêt me guide,
Je vais te retracer d'une plume rapide,
Des humains, ici-bas, quelques-uns des travers,
Que tu rencontreras dans les pays divers.
Le climat peut changer, telle est la loi suprême,
Mais dans tous les pays l'homme est partout le même,
Et l"éducation, lui donnant des dehors,
Souvent l'aide à cacher ses travers et ses torts.
Il est bon néanmoins de vaincre l'ignorance :
Son joug retient l'esprit en triste dépendance,
Mais il faut avant tout que l'on forme son coeur.
La science jamais ne tient lieu de l'honneur,
Tel connaît ses auteurs et résout un problème
Qui trahit ses serments et s'ignore lui-même.
Le talent le plus grand, celui qu'il faut avoir,
Est d'incliner son front sous la loi su devoir.
Savoir beaucoup nous montre une heureuse mémoire ;
Science sans sagesse est bien illusoire.
J'aime mieux l'honnête homme avec un gros bon sens,
Qu'un profond érudit, esclave de ses sens.

Marie Edmée Virginie Menier

 

 

INAUGURATION A MEAUX DU BUSTE
MENIER

Il y a quelques, jours une touchante cérémonie a eu lieu à Meaux.
On rendait hommage à la mémoire d'un homme. Il s'agit de feu M. Menier, le grand industriel, le bienfaisant philanthrope, le célèbre économiste. Les électeurs de l'arrondissement de Meaux, et plus particulièrement les ouvriers
de Noisiel-sur-Marne, ont conservé à leur bienfaiteur M. Menier, qui les représenta depuis l'année 1876 jusqu'à-sa mort, à la Chambre des députés, une profonde reconnaissance.
M. Menier fut, en effet, un des rares hommes politiques et aussi un des rares patrons dont le but constant fut d'améliorer le but constant fut d’améliorer le sort des travailleurs.
Il ne faut donc pas s'étonner si, une foule énorme se pressait pour assister à l'inauguration du buste de l'ancien député de Seine-et-Marne, buste qui doit désormais orner la salle des séances de l'hôtel de ville de Meaux.
La salle avait été splendidement décorée pour la circonstance. Les murs étaient pavoises.
Au fond avait été érigée une estrade sur laquelle sont venus prendre place les notabilités et MM. Gaston, Henri et Albert Menier, fils du grand industriel.
Au bas, reposant sur son socle aux couleurs nationales, émergeait d'un flot de verdure et de fleurs le buste voilé de M. Menier, œuvre due au ciseau du sculpteur Garrier-Belleuse. Des discours, ont été prononcés par MM. Dufraigne, par le secrétaire général de la préfecture de Melun; par MM, Labour, conseiller général ; Savoureux, sous-préfet de Meaux ; Prévet, président de la chambre syndicale de l'industrie et du commerce, et Baudier, qui a parlé au nom des ouvriers de Noisiel.
M. Gaston Menier a remercié en termes émus la municipalité, le conseil général et les ouvriers.
« Je suis fier, a-t-il dit en terminant, d'appartenir à cette famille dont vous honorez le chef. Notre père a été un de ceux qui, les premiers, joignant la pratique à la théorie, se sont occupés d'améliorer le sort de l'ouvrier,
Je suis heureux de pouvoir vous affirmer que cette œuvre si grande et si noble commencée par lui, sera poursuivie par nous.
Nous la continuerons non seulement pour notre satisfaction personnelle, mais encore pour honorer sa mémoire. ».
A l'issue de cette cérémonie, le buste de M. Menier a été enlevé de la salle de manège et transporté directement à l'hôtel de ville.

La jeune France 1885

 

PATERNALISME

Le paternaliste du milieu du XIXème était à rapprocher de l’esprit religieux de la classe dirigeante. Le chef d’entreprise se considèrait comme un patron, terme au caractère biblique signifiant « Pater familias ».
L’entrepreneur est alors un père qui se pose en protecteur et supérieur vis-à-vis de ses salariés. Un lien personnel est alors établi entre l’employé et l’employeur, ce dernier se devant d’assurer la protection matérielle et morale sur l’ensemble de son personnel. Mais cette mainmise ne s’arrêtait pas aux portes des ateliers ou des bureaux.
La cité toute entière était sous la protection des Menier. Femmes et enfants étaient assujettis à la morale sociale et politique largement diffusée par Gaston et Henri. Cette mise sous tutelle dégageait le père biologique et le mari de leur autorité naturelle.
Les chargés d’âmes avaient pour mission, dans la cité, de veiller à la bonne moralité des habitants. Police, santé et éducation finissaient d’obérer la population de Noisiel sous une tyrannie bienveillante.
Il est à noter qu’Émile-Justin, de par son anticléricalisme et son engouement pour les sciences sociales et techniques, oeuvrait pour une émancipation ouvrière que ses fils n’auront pas le désir de poursuivre. Émile-Justin prophétisait pour une société sans conflits qui ne serait plus composée des deux classes actuelles, "gouvernants et gouvernés", mais de mandants et de mandataires, principe ultime de la liberté et de l'égalité politique de tous.
L’aspect économique du contrat de travail, qui liait l’employé à son employeur, ne reflétait alors qu’une solution déséquilibrée, le payeur étant supérieur au payé, celui qui donne devenant un bienfaiteur et celui qui reçoit ayant le sentiment de faire l’aumône. Ce style de patronage pouvait s’adapter, avant la révolution industrielle, entre un artisan et ses commis, entre un agriculteur et son personnel.
En milieu restreint, la chose était entendue et les bonnes intentions de la part du patron pouvaient rendre acceptable ce fonctionnement patriarcal. Mais au-delà d’une poignée de salariés, l’affaire devenait plus difficile à reproduire. Pour garder contact auprès de la population de Noisiel et a fortiori de son établissement, les Menier se devaient de posséder des fiches individuelles sur chacun, ou étaient mentionnées diverses informations dépassant largement le cadre professionnel.
Pour établir ces fiches, les cadres de l’entreprise, mais également le corps médical, étaient sollicités. Toute forme d’autorité dans la cité ou dans l’usine apportait son lot d’informations susceptibles de renseigner les dirigeants sur les agissements de la population de Noisiel, mélangeant ainsi affaires privées et salariales.
En 1908, la politique sociale des grands industriels reflètait ce qui était d’usage à Noisiel. Au cours d’un banquet regroupant les dirigeants et le ministre de l’industrie et du commerce, Mr Cruppi déclara :" Le patron, loyal débiteur qui reconnaît devoir à l’ouvrier plus que son salaire, n’agit pas seulement en bon républicain, il agit en homme intelligent". Fleurissaient alors, maisons ouvrières, économats, bibliothèques, écoles, etc. Mais pour Yves Guyot, plume d'Émile Justin Menier pour un grand nombre d'ouvrages, cet excès de philanthropie ne peut que nuire à une entreprise industrielle ou commerciale, cette manière de faire est incompatible avec le caractère économique d'un contrat de travail, selon ses propos, " Il faudrait simplifier les rapports et faire des contrats dont l'objet est aussi nettement déterminé que possible, par conséquent restreint". Noyé dans un catalogue d'avantages la valeur même du travail perd toute signification.

COLLECTIONNEUR

M. Ménier, avec sa fortune écrasante, fut un moment le désespoir vivant des collectionneurs de documents et de livres révolutionnaires. Il achetait tout ce qu'on lui apportait, et il avait des fureteurs patentés chargés de découvrir les raretés dans les boîtes des bouquinistes ou les boutiques des libraires. C'était une gloutonnerie d'achats. Il fit monter considérablement le prix des livres et des tableaux aussi.

Je me rappelle une esquisse de Couder, représentant la fameuse séance où Mirabeau répondit si vertement au marquis de Dreux-Brézé. Il y avait là, se détachant sur un tapis d'un ton bleu de ciel, de petits personnages vêtus de l'habit noir du Tiers État, dont l'attitude et la facture étaient charmantes. Je marchandai le tableau.

Monsieur, ce n'est pas à vendre. Nous ne le vendrons que lorsque nous l'aurons montré à M. Ménier et M. Ménier attend que nous le lui apportions. On lui apporta l'esquisse et comme de raison, M. Ménier l'acheta. C'était, en pareille matière, comme de la boulimie.

M. Ménier, quelle que fût sa rage de collectionner, n'eût jamais passé pour un amateur ou un curieux. La curiosité est faite de goût, d'une science particulière, et le collectionneur n'a pas, pour augmenter sa galerie ou garnir ses vitrines, recours à des courtiers ou à des voyageurs de commerce.

Les parisiennes / par Mardoche et Desgenais 1882

 


 

Saga Menier