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La statue impériale trône sur le place, devant les écoles.
De par sa prestance et son rayonnement, elle ne peut laisser
les témoins du 8 octobre 1898 indifférents;
A l'emphase d'Henri Menier le jour de l'inauguration :
"Le souvenir de Monsieur Menier plane sur ce pays,
tel un bon génie qui semble veiller sur nous tous".
Léon Bloy polémiste talentueux et visiteur impromptu lui
répond en quelques lignes vigoureuses.

Je n'ai jamais rien vu de plus parfaitement hideux et désolant que cette cité ouvrière fondée par un milliardaire défunt dont le monument décore l'unique place de cet enfer, lequel monument est bien la plus irréprochable infamie sculpturale qu'on puisse
contempler. L'empereur de l'épicerie regarde son usine, comme Napoléon un champ de bataille, avec une expression d'orgueil et de muflerie indicible, cependant que les allégories en bronze de l'industrie et de la pensée(!) rêvent immortellement
au-dessous de son buste marmoréen dont leur chaudronnerie fait éclater la blancheur. Il ne fallut pas moins que les supplications de notre converti épouvanté pour que je
résistasse à la tentation de compisser l'effigie.

Le monument composé d'un buste de marbre placé sur un piédestal est dû au scuplteur Paul Berthet. C'est un agrandissement d'un original dû à Carrier Belleuse.
flanqué de deux allégories de bronzes reconnaissables à leurs attributs : la pensée et l'industrie. A la base du piédestal se trouvaient deux angelots, aujourd'hui déposés,
porteurs du bâton de Mercure en rappel des origines pharmaceutiques de l'entreprise. Pourtant fête de famille qui exalte l'harmonie entre patron et ouvrier, la représentation du peuple est exempte de ce monument.

L'approbation d'un rituel républicain

La cérémonie du 8 octobre 1898, date du 20 ème anniversaire de la nomination d'Emile Justin Menier au grade d'officier de la légion d'honneur, réunie ainsi plusieurs milliers de personnes, parmi lesquels 2300 privilégiés sont invités au gigantesque banquet suivi d'un feu d'artifice nautique qui clôture la fête.
L'événement est couvert par la presse nationale et locale, le journal de la Seine et Marne y consacre la totalité de son édition du 12 octobre.
A coup sûr fête à caractère social avoué mais qui marque également un avènement de portée politique.
L' érection sur la place centrale de la statue d'Emile Justin Menier concrétise une symbolique républicaine en même temps qu'une exploitation de l'image politique du fondateur de Noisiel portée à son apogée
Plus qu'un hommage à Emile Justin Menier, la sculpture monumentale qui marque le paysage de la place centrale symbolise un culte voué à la République.
Au delà du simple hommage rendu à l'industriel, le monument offre à Gaston Menier un nouveau tremplin électoral. Propagande électorale et légitimité sont les deux éléments essentiels qui donnent à cette fête sa dimension politique.

angelots

Attributs républicains par excellence, les allégories de la Pensée et de l'Industrie sont sculptées de par et d'autre du pilier central et contribuent à soutenir le buste d'Emile Justin Menier Juste au dessus des quatre bas-reliefs se tenaient un lion,animal roi du bestiaire républicain, une ruche, des angelots tenant un globe terrestre dans leurs mains.

Emile Justin vecteur d'un mythe

S'inscrivant dans le cadre de cette continuelle quête de légitimité politique, cette événement fait suite à une âpre campagne électorale dont Gaston Menier, qui se présente pour la première fois à la députation, sort vainqueur.
Conscient d'une certaine fragilité politique, ce dernier y remédie par le biais de l'image statufié d'Emile Justin Menier père fondateur et ciment de la communauté noiselienne.
Ce dernier est offert aux yeux de tous et à tout jamais comme le héros de la République, auquel son fils continuateur de son oeuvre, rend un vibrant hommage.
De pierre et de bronze et non verbal, celui ci est à même de frapper intensément et pour longtemps les consciences.

Le choix du site

Érigé sur l'axe médian de la place centrale, le monument tourne le dos et prolonge le bâtiment des écoles, oeuvre de prestige, fondée en 1874 et 1876 par Emile Justin Menier, qui s"élève au rang de promoteur de l'instruction laïque et gratuite de la population ouvrière.
Indissociables en cette fin de 19 ème siècle, les deux notions d'école laïque et de république exaltée par Gaston Menier au travers d'un ensemble architectural, dont l'élément statuaire contribue à créer un décor urbain au caractère républicain affirmé

Texte de Laure Naimski sept 1992, Maitrise d'histoire

Samedi 8 Octobre 1898

UNE FÊTE OUVRIÈRE A NOISIEL

C'était fête hier à Noisiel,.triple fête, on évoquait le souvenir du créateur de l'usine, le souvenir de Mme Menier et à cette occasion, un banquet était offert au personnel des divers établissements, tout Noisiel, tout Paris, des délégués de l'usine de Londres.Voilà bien une fête du travail.

La coquette cité était en fête. L'embranchement de l'usine amène les invités au seuil même de la ruche féconde. Et voici le cortège qui se forme les pompiers, puis les élèves des écoles, garçons marquant le pas, fillettes aux robes printanières chatoyant sous le soleil bleu, l’harmonie de la commune, puis les gars du village, ténors et basses. Et c’est dans cet ordre, aux accents d’un pas redoublé entraînant, que le cortège s’ébranle conduit par MM. Henri Menier, Gaston Menier menant par la main à cette fête intime son jeune fils.

Maison de retraite Claire Menier

La première station est au sommet du village. C'est là que dominant le pays et l'usine féconde, on a voulu édifier la maison de retraite qui complète l’œuvre sociale de la maison ',et s'ajoute à la caisse d'épargne, aux primes à l'ancienneté, aux écoles, aux crèches, etc. Cette création est placée sous le nom et le souvenir de Mme Claire Menier. MM. Menier ont tenu à mettre cette maison de retraite sous le patronage de leur mère qui eut pour Noisiel une sollicitude maternelle, et dont les habitants gardent le pieux souvenir.

Un groupe de vieillards, femmes et hommes, se tient sur l'estrade, et une ouvrière adresse à MM. Menier un compliment fort bien tourné et abondant en expressions heureuses qui revêtent par ce temps de grève une saisissante actualité. Elle remercie les patrons d'assurer le bien être des travailleurs dans le pays. de se préoccuper de leur garantir dans la vieillesse le repos et la sécurité. Elle est émue, la brave femme, et elle termine « Nous travaillons pour vous, vous travaillez pour nous. Merci. »

M. Gaston Menier a pris la parole alors. Il remercie les assistants d'être venus en si grand nombre, il exprime les regrets de l'absence de M.Albert Menier, malade. Puis il parle de Noisiel « Nous sommes fiers de suivre les exemples de notre père et de notre mère. Déjà nous avons établi un ensemble d'institutions qui répondent aux revendications d'autres corps de travailleurs pour la solution du problème social. Noisiel est une ruche. » II termine en invoquant la fraternité. [1]

Et l'on se met en route aux accents de "Sambre-et-Meuse" pour l'inauguration du monument élevé à M. E.-J. Menier. La foule s'accroît. M. Henri Menier remet le monument au personnel de l'usine. Son allocution est l'évocation de l'œuvre de M. Menier père. Il rappelle ce qu'était Noisiel en 1825, ce qu'il est devenu progressivement et affirme que l'exemple de labeur de deux générations sera toujours suivi.

Détail bas-relief : la science

Le voile tombe aux accents de la Marseillaise, le monument est aimable et fort artistique une stèle en pierre des Vosges, sur les deux côtés, les statues en bronze de la Science et de l'Industrie déposant des palmes et des couronnes devant le buste en marbre blanc de M. Menier. Au piédestal, des bas-reliefs figurant les principales phases de la création de Noisiel.

Un ouvrier prononce une allocution. M. Sabatier, employé au dépôt de Paris, débite une pièce de vers imprégnée de sentiments vibrants. Puis le chœur chante un hymne. à M. Menier avec accompagnement de l'harmonie. Voix fraîches et musique aimable.

Le défilé commence alors devant;la famille Menier. Cinquante jeunes filles et cinquante garçons déposent, des palmes devant le monument, puis les enfants des écoles et toute la commune. Et maintenant que la fête du souvenir a eu sa part, avec le caractère cordial et intime voulu, le banquet va réunir les 2,300 convives, et sera suivi d'un feu d'artifice et d'un bal.

Détail bas-relief : l'usine

La salle du banquet est dressée dans l'île, une immense tente de 130 mètres de long, décorée de feuillages et de trophées de drapeaux. On a improvise cela en huit jours sous l'impulsion active de l'ingénieur de l'usine. M. Logre, avec le dévouement de notre confrère de Seine-et-Marne, M.Laffiteau. Nous sommes dans une gigantesque industrie où la science ne pouvait perdre ses droits. Aussi, voici dans toute la longueur de la salle deux voies. Elles serviront aux tracteurs électriques qui vont amener les plats des cuisines. Figurez-vous un petit wagonnet auquel est attaché une petite automobile avec siège et accumulateur. Un chef tout de blanc vêtu avec à la manche une locomotive, insigne de sa fonction, monte sur le siège, et sur un coup de sifflet, les quatre tracteurs s'avancent aux applaudissements de tous.

Aux murs, des cartouches aux noms des cantons de la circonscription de M. Gaston Menier, dont les quatre-vingt-dix communes ont envoyé des délégués. A la table d'honneur, MM. Henri .Menier, Gaston Menier, Georges Menier, Jacques Menier, les directeurs et ingénieurs de l'usine, quatre vieilles ouvrières entourant M. Menier, les délégués des communes, MM. Prévet sénateur, M.Droz président du conseil général, MM.Barabant directeur de la Compagnie de l'Est, Salomon, Touger, Stiegler ingénieurs de la Compagnie.

Détail bas-relief :  le moulin

Dans une fête ouvrière, le protocole n'avait rien à voir, bien entendu. Les toasts sont simples, chauds et familiers tout à la fois. M. Gaston Menier tout d'abord boit à ses invités, à ses ouvriers qui fraternisent cordialement, qui font une famille « Sur le gouvernail des navires est inscrite la devise: Honneur et patrie, la nôtre sera toujours Travail et patrie ».

M. Prévet à son tour se lève. L'usine de Noisiel ne cherche pas à abuser les laborieux par de fausses promesses, elle ne se sert pas des masses, elle les sert. Elle ignore la politique de haines sociales et de division et ne poursuit que la politique de solidarité.

Et c'est sur cette formule qui ne fut jamais plus nécessaire à proclamer, que le banquet s'achève. MM. Menier parcourent la salle choquant le verre et serrant la main à leurs convives, dont l'enthousiasme est expansif. Et la foule se répand au dehors, courant à la fête foraine et au feu d'artifice. Ainsi a fini la fête ouvrière de NoisieI. On a fait grève à l'usine hier [1], mais la grève était provoquée par le patron, et je ne saurais trouver un mot de la fin plus concluant.

Détail bas-relief : le moulin

 

[1]Terrassiers, serruriers, ébénistes, sculpteurs du bâtiment et maçons sont en grève à Paris. Les avènements sont d'une telle gravité que le gouvernement fait appel à l'armée, le nombre de soldats s'élève à 25.000 hommes.

Le Gaulois du 09-10-1898

 

 

 

Saga Menier