La Maison de retraite Claire Menier


Construite en 1898, la maison de retraite Claire Menier, fortement décriée par les ouvriers,
qui au début du siècle critiquent l'inutilité d'un tel bâtiment où ne réside aucun pensionnaire,
n'ouvrira effectivement ses portes qu'en 1919.
Associée à la création en 1897, sous l'impulsion de Gaston et Henri Menier, de trois sections mutualistes qui s'implantent à Champs sur Marne et à Noisiel, la maison de retraite forme jusqu'au début du siècle,
avec les caisses de secours mutuel, la seule réponse patronale aux problèmes
suscités par une main-d'oeuvre ouvrière vieillissante.
Le projet d'une caisse de retraite ouvrière est exposé dès 1902 par Gaston Menier, problème éminemment politique, durant les élections législatives de la même année, Gaston Menier déclare :
"Pour être élu, je ne vous ferai pas de promesse irréalisable, j'estime que la République doit poursuivre résolument l'accomplissement des réformes qui sont le développement des principes de la Révolution Française.
C'est pour cela que je voterai la création d'une caisse de retraite pour les ouvriers de l'industrie et de l'agriculture et que je réclamerai le développement des institutions de prévoyance, société de secours mutuel et de retraites qui contribuent puissamment à l'amélioration du sort des plus humbles.

Mise en place avec une avance sur le vote, le 13 juillet 1905, de la loi sur l'assistance obligatoire, cette caisse de retraite révèle une politique patronale novatrice, hors contexte électoraliste mise en lumière par la capacité des ouvriers à infléchir en leur faveur une politique patronale originellement calquée sur les avancées législatives dans le domaine social.

Texte de Laure Naimski sept 1992, Maîtrise d'histoire

Retraités nés de 1851 à 1860

Messieurs Menier désirent revenir progressivement à l'application du règlement de la caisse des retaites de l'usine de Noisiel en ce qui concerne la mise à la retraite des ouvriers fixée à 60 ans.
Les retraités nés de 1851 à 1860, c'est à dire de 70 ans et plus, devront prendre leur retraite d'ici le 1 Avril 1931.
Ceux qui jugeront à propos de cesser leur travail avant cette date seront autorisés à le faire.
Avis est donné aux retraités habitant encore la cité ouvrière de Noisiel et n'ayant plus aucune attache à l'usine, femme ou enfants travaillant actuellement et logeant avec eux, de même qu'aux retraités
occupant des locaux de la Maison dans les environs, qu'ils devront laisser leurs logements libres,
autant que possible, à leur date de départ de l'usine.
Respectueux de l'esprit de la loi sur les assurances sociales,
Messieurs Menier doivent revenir à la règle.

Lettre de Messieurs Menier au comité de Direction de l'usine
Decembre 1930

La guerre 1914 - 1918


Noisiel, Hôpital militaire Claire Menier

L'ordre de mobilisation d'Alexis Carrel l'affecte à l'Hôtel-Dieu de Lyon, grand centre des blessés du front de l'Est. Les combattants arrivent, gravement infectés pour la plupart. Les recherches qu'il effectue le conduisent à une conclusion : l'infection des plaies constitue un problème grave. Pour le résoudre, il faut agir immédiatement, donc, installer un hôpital tout près du front. Il obtient de la part du gouvernement français que soit créée une ambulance proche du front. A Compiègne, « Le Rond Royal », hôtel de luxe est réquisitionné. A partir de 1915 l'ambulance s'installe peu à peu, et constitue en quelques mois l'hôpital complémentaire n' 21. Médecins, chimistes, biologistes, bactériologistess, radiologues secondent Alexis Carrel. Il s'entoure également d'une équipe d'infirmières (dont Anne son épouse) d'un dévouement sans borne, toutes issues de La Source, école suisse-romande d'infirmières de la Croix-Rouge. Cent blessés venant directement du front sont constamment hospitalisés.


P
rix Nobel de médecine en 1912, Alexis Carrel (1873-1944), physiologiste et chirurgien français, exerçait aux Etats-Unis à l'institut Rockefeller quand éclata la grande guerre. Mobilisé, il obtient que soit créée au front une ambulance qui permettrait ainsi de raccourcir les délais d'intervention aux blessés. D'abord installée à Compiègne, son équipe se replie à Noisiel en 1918

Madame Carrel


L'équipe médicale de l'hopital Claire Menier.
(Collection Saga Menier)

Dans l'urgence des soins à prodiguer, un seul mot d'ordre : désinfecter les plaies le plus rapidement et le plus complètement possible, dans le but de voir disparaître le tétanos, la gangrène gazeuse, maladies trop fréquentes qui entraînent au mieux l'amputation, quand ce n'est pas l'issue fatale. Drainages, irrigations, solutions d'hypochlorite de soude, autant de procédés inventés de substances mises au point par toute l'équipe médicale pour lutter plus efficacement contre l'infection des tissus voisins des plaies et de l'organisme tout entier. En 1916, la méthode Carrel est reconnue comme la plus importante contribution à la technique chirurgicale antiseptique depuis le début de la guerre. Le printemps 1918 voit s'amplifier les combats. La ville de Compiègne est menacée. Dans la nuit du 22 au 23 mars l'hôpital semble particulièrement visé par l'aviation allemande. Un aéroplane Gotha lache plusieurs bombes. L'hôtel est touché, les dégâts sont importants. Les blessés transportés dans les caves échappent à la mort. C'est l'évacuation, le repli sur Paris dans l'attente de la création d'une nouvelle ambulance. Au début juillet, le docteur Carrel avise les Sourciennes qu'un nouvel hôpital va s'ouvrir. Pas comme prévu à Ris-Orangis, mais à Noisiel, et ceci grâce à l'autorisation de Gaston Menier, le fabricant de chocolat qui proposa ses locaux en lieu et place du collège de Meaux préalablement réquisitionné.

L'équipe du docteur Carrel s'installe dans les bâtiments de la maison de retraite Claire Menier. Georgette Mottier, auteur du livre « L'ambulance du docteur Alexis Carrel », indique que le bâtiment, tout neuf, destiné à des retraités, n'a encore jamais été habité. Cette affirmation, comme l'ensemble de l'ouvrage, fondée sur la consultation des archives de La Source, et aussi sur les témoignages de celles qui s'occupèrent des blessés pose un problème. En effet, plusieurs correspondances de militaires, découvertes au dos de cartes postales, font état d'un hôpital militaire à Noisiel dès 1915 :
Le 5 mai 1915 Lucien H. termine un courrier à ses parents: « ... nous sommes arrivés vers 4 h du soir à Noisiel. Une voiture est venue nous chercher à la gare et nous a mené à l'hôpital fondé par la fabrique de chocolat Menier. J'occupe avec trois autres sous-officiers une petite chambrette qui se trouve juste derrière l'arbre qu'on voit à gauche sur la carte, au 2e étage. (Malheureusement la carte manque). Nous sommes très bien soignés et j'attendrais patiemment la fin de la guerre au mi lieu de la verdure qui environne la maison. » Le 8, dans un nouveau courrier il écrit: « Toujours dans ma petite chambrette, je mène la vie douce et tranquille d'un bon bourgeois qui a marié toutes ses filles. Je passe mon temps en promenades dans la parc et à la lecture de romans pour me rajeunir et m'égayer l'esprit. Nous sommes ici une centaine de malades ou de blessés tous plus souriants les uns que les autres.... » Le 29 il précise : « Je pars aujourd'hui de l'hôpital pour aller au dépôt d'Orléans... ». Il devait s'agir, si l'on en croit la marque postale au dos d'une carte de la 2e compagnie du 122e Territorial d'infanterie.
En octobre 1915, une correspondance est signée Emile Sadou, infirmier à l'hôpital complémentaire de Noisiel. La carte postale comporte un cachet « 5e région, Hôpital militaire complémentaire de Noisiel N°8».

Le 17 mai 1916, Aimé écrit de Noisiel: « Il y a très longtemps que je ne vous ai donné de mes nouvelles. Je me trouvais dans une position dans mon lit qui ne permettait pas d'écrire. Je suis resté quarante jours couché sur le côté droit sans bouger, à présent, je commence à me remuer, malgré ça je ne suis pas prêt à me lever enfin ma blessure va très bien c'est tout ce qu'il faut. Bons Baisers. » Plusieurs cachets différents se retrouvent sur la correspondance des soldats soignés à Noisiel. Bien sûr celui de la mission Carrel (une oblitération relevée le 7-11-1918) ; celui de la 5e région noté plus haut; ceux imprimés en rouge sur les cartes postales et qui mentionnent « Hôpital complémentaire n' 8 » ; Enfin cette carte postale datée du 25 mai 1915 de Lucien H(?) prouvant l'occupation de la maison Claire Menier bien avant l'arrivée de l'ambulance du Dr. Carrel. « Encore une carte mais c'est la dernière de la série où vous pouvez voir le personnel au premier rang et à peu prés la moitié des blessés de l'hôpital... Pour ma part ça va très bien, j'attends que l'on me mette à la porte, très patiemment»


Noisiel 25 mai 1915 hôpital Claire Menier (Collection Saga Menier)

En juillet 1918. La maison de retraite est aménagée pour recevoir cent blessés, répartis en chambres de douze à quinze lits, sans compter les isolements et quelques chambres particulières réservées aux officiers. Si cette installation n'a pas le confort du « Rond Royal », elle permet cependant aux douze infirmières d'assurer les soins aux blessés dans de bonnes conditions.

Leur tâche s'effectue, comme à Compiègne avec l'aide d'infirmiers militaires. Dès le jour d'ouverture, les voitures d'ambulance amènent des blessés venant le plus souvent du front. Si le docteur Carrel reste le responsable de ce nouvel hôpital, ses fréquents déplacements, ses visites en pre mière ligne ne lui permettent pas d'être présent en permanence à Noisiel. Aussi c'est son adjoint le docteur Bernoud qui prend le titre de médecin-chef de la mission Carrel à Noisiel. L'équipe médicale applique les mêmes méthodes qu'à Compiègne: désinfection, drainages, etc. L'hôpital étant plus loin du front, les visites des familles aux soldats sont autorisées plus largement. Les blessés valides peuvent se reposer dans le jardin qui entoure la maison de retraite. Certains vont se promener dans le parc du château de Noisiel et admirer « les majestueux paons qui font la roue en se mirant dans l'eau ».
Les infirmières se souviennent du manque de nourriture et de cette agréable odeur de chocolat aux alentours de la fabrique, aussi un jour, obtiennent elles de M.Menier qu'il leur vende à toutes un kilo de chocolat pour agrémenter pendant quelques semaines le menu du petit déjeuner, à savoir un bol de café clair et une tranche de pain.

Depuis 1917 la France décide d'octroyer des galons aux infirmières, françaises ou non, selon leurs états de services. En septembre 1918, à Noisiel, une cérémonie de remise de décorations a lieu en présence du ministre suisse Dunant. Le rédacteur de la « Gazette de Lausanne » rapporte l'évènement dans son quotidien : « Notre ministre, M. Dunant, m'a prié à déjeuner et m'a raconté qu'admis à visiter l'hôpital pour cent grands blessés du Dr Alexis Carrel, naguère à Compiègne, mais transféré à cause des trop fréquentes « marmites », à Noisiel, dans la propriété du grand chocolatier Menier, il y a trouvé les patients commis aux soins de douze infirmières de La Source.
Les blessés de cet hôpital ont eu des muscles ou des os coupés ou déchirés par des projectiles. Le traitement consiste en un lavage continu de la plaie par un liquide d'une antisepsie spéciale. Ce procédé permet la réfection des chairs et des os par la nature que rien ne contrecarre dans son action réparatrice. M. le ministre de la guerre avait envoyé à cette occasion douze décorations formées d'un ruban blanc aux palmes d'or, d'argent ou de bronze, selon la durée du séjour de la bénéficiaire à l'hôpital du Dr Carrel.


Dans la matinée du 11 novembre 1918, le canon tonne, mais cette fois ce bruit familier depuis quatre ans est acceuilli avec joie. Il annonce la fin des hostilités. A Noisiel comme partout en France c'est le délire.Pour les bléssés de l'hopital ce n'est pas bien entendu le retour immédiat dans les foyers.Certains resteront plusieurs semaines encore. Puis peu à peu les lits restent vides, des chambres ferment. En février 1919 la maison de retraite est rendue à Monsieur Menier.

Un nouveau traitement des plaies de guerre par la pulpe testiculaire
Par les Docteurs Serge VORONOFF et Mme BOSTWICK

En recouvrant des plaies expérimentales, chez le mouton, avec de la pulpe de testicules de bélier, les auteurs ont observé, d'une manière constante et nous ont fait constater que ces plaies guérissaient beaucoup plus rapidement que les plaies témoins du même sujet.
Les résultats obtenus avec la pulpe d'autres glandes sont plus incertains. Les cellules testiculaires exerceraient-elles, par la sécrétion qu'elles renferment et que la plaie résorbe, une action accélératrice intense sur le bourgeonnement?
C'est ce que des recherches en cours nous apprendront peut-être, de même qu'il y a lieu de préciser ce que devient la pulpe répandue à la surface des plaies. Toujours est-il que la première application de cette nouvelle et curieuse méthode sur nos blessés a été faite par le Dr Alexis Carrel lui-même, avec un très grand succès, à l'hôpital de Noisiel.

Recueil de médecine vétérinaire (Académie des sciences) 2 Septembre 1918

 

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