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LA CITE MENIER
1874-1914
HENRI
Une ville politique
GASTON

 

Le projet, la construction de la cité sont propres à Émile Justin mais sa gestion, sa durée incomberont à ses fils.

La cité


La cité devait survivre à son fondateur pour, au moins, deux raisons.
D'abord son efficacité est incontestable en matière de reproduction de force de travail, de paix sociale, et plus généralement dans la prise en compte des intérêts patronaux.../

.../ Noisiel devient une cité patronale à part entière, dirigée, contrôlée et gérée comme telle.
Nous souscrivons pleinement à cette définition du "système paternaliste" donnée par Gérard Noiriel, c'est : "l'ensemble structuré des moyens matériels, idéologiques et politiques utilisés par le patronat pour renouveler la main-d'oeuvre nécessaire au fonctionnement d'un process de travail déterminé".

Rappelons-le: A Noisiel, le process de travail est caractérisé par l'utilisation d'une importante main-d'oeuvre féminine et ne requiert aucune qualification particulière.../

.../ La direction doit composer également avec l'un des principes constitutifs de la cité : l'absence de classes moyennes indépendantes des Menier.

Noisiel est un haut lieu de la confrontation sociale : patronat contre classe ouvrière.

De plus, toute promotion sociale y est pratiquement impossible du fait de l'absence de postes hautement qualifiés, hormis ceux de mécaniciens et de quelques places de contremaîtres généralement reconduites de père en fils ou de mère en fille.
Enfin, tout y est rigoureusement "Menier", de la mairie à l'usine, du logement au banc public. L'éventuel mécontentement des ouvriers-locataires, dans quelque domaine que ce soit, ne saurait trouver qu'un responsable : la famille Menier.

 

[Economie du vu et du non vu] [Libéralités patronales] [Police des familles de la cité]
[Chargés d'âmes de Noisiel] [Hippolyte Desboeuf] [Jules Logre] [Le comité de direction]
[ Compte-Rendu 1929-1931]
[La rentabilité du parc immobilier] [La gestion de la main-d'oeuvre] [la philantropie patronale]
[Les faits divers] [Les prérogatives municipal] [le conseil municipal] [Les instituteurs]
[Les chiffres] [ la Seine et Marne en 1872 ]

suite

 

 

Economie du vu et du non vu

 

Les meniers tendent à entretenir une certaine proximité physique et morale, au moins symbolique, avec la population ouvrière.
Ils n'habitent jamais Noisiel. Comme le rapporte une personne agée : "on les voyait peu à Noisiel, sauf à la fête communale".
Les Meniers sont présents à chaque "évènenement" : remise de prix, des médailles du travail, fête communale, commémoration... Leur seule présence dans la cité a un caractère de "festivité". Autrement leurs venues, une à quatre fois par mois, sont l'occasion de régler à l'usine certaines affaires courantes et de constater sa bonne marche.
Ils n'interviennent qu'en dernier recours, après épuisement de la voie hiérarchique ordinaire, pour réprimander un ouvrier ou un locataire "fautif ".
Encore faut-il que la faute, au regard de l'ordre patronale, soit "grave".
Ces entrevues sont exceptionnelles, ces actes ponctuels confortent le gouvernement de la cité par les "chargés d'âmes" de Noisiel.
Les Menier sont ainsi symboliquement proches mais aussi "irréprochables".

Ils sont ces éternels créditeurs de chacun, propriétaires de tout, mais qui ne sauraient être tenus responsables de la gestion de cité et de l'usine.

 

Libéralités patronales

 

Elles sont présentées, implicitement, dans les discours et les faits comme autant de
"sacrifices" matériels et financiers.
Elles se veulent personnalisées (aides financières), ne sont soumises à aucune règle écrite, ne suscitent aucun droit acquis.
En ne règlementant pas ces gestes dûs à la sollicitude patronale, ceux-ci permettent aussi d'entretenir l'insécurité ouvrière, de distinguer les bénéficiaires méritants des autres.

 

 

Police des familles de la cité

 

Une rigoureuse police des familles de la cité, elle est la principale source d'informations des Menier.
Elle vaut par les savoirs quelle procure qui sont constitutifs du pouvoir patronal.
Elle permet de contrôler cette population, pensée d'abord comme force de travail, et concourt à prévenir tout désordre dans la cité qui aurait une incidence à l'usine.
De plus, un tel discours paternaliste -" la grande famille "- ne peut faire l'économie de cette police des familles.

 

 

Chargés d'âmes de Noisiel

 

Dans l'usine et la cité, ils sont l'articulation nécessaire entre le patronat physiquement absent et une population ouvrière omniprésente.
Leur fonction est d'encadrer cette population et de gérer Noisiel au mieux des intérêts patronaux, suivant les modalités décrites. Leur première préocupation : l'ordre.
A l'inverse des Menier, leur pouvoir vaut par leur présence.
Devant le savoir-faire ouvrier, ils tiennent leur légitimité de leur savoir
de techniciens ou d'intellectuels.
Ceux sont : le directeur de la chocolaterie, l'instituteur, l'ingénieur, les médecins ;
et leurs relais : les contremaîtres, le garde-champêtre.
Concrètement, ils ont investi, contrôlent la mairie et la cité.
Ils sont à la tête de toutes les associations ou oeuvres patronales,
quadrillant l'espace social.
Ces tâches leur incombent au moins autant que leurs activités à l'usine.

 

 

 

Hippolyte Desboeuf (?-1901)

Collaborateur de la première heure d'Emile Justin, il est, selon Turgan, directeur de l'usine depuis le début des années 1850. Conseiller municipal sous Carteron, il sera adjoint au maire d'EJM puis d'Henri. Personnage effacé, son nom n'apparaît que lors des grandes fêtes de Noisiel où il partage la table des Menier. Les archives communales n'ont conservé de lui que sa signature apposée sur les registres de mariage. Une photo des années 1890 où est réuni tout le personnel de l'usine le montre obèse, malade, assis parmi les ouvriers, une canne à la main. Il meurt en 1901 occupant jusqu'aux derniers jours sa fonction directoriale.

 

Jules Logre (1838-1922)

 

Autodidacte de formation il est le type même de l'ingénieur promu par Emile Justin dans l'Avenir Economique. Il est embauché comme ingénieur-sous directeur en 1869. En 1908, àgé de soixante-dix ans, il quitte Noisiel après avoir remplacé Desboeuf. Logre est l'exemple achevé de l'ingénieur-maison comme l'écrira GM , "par son intelligence il avait suppléé à son instruction technique incomplète et il exécutait toujours brillamment les travaux très divers que nous lui imposions Et en effet il a participé à toutes les réalisations : le moulin Saulnier, l'installation des turbines Girard, des premières "machines à froid", des barrages hydrauliques, la cité ouvrière, la ferme "modèle", le chemin de fer, la maison de retraite, ... A Noisiel il est la figure essentielle, personnalisée, de cette gestion de la cité. Conseiller municipal depuis les années 1870 il s'impose très vite à Desboeuf pour lui succéder officiellement comme adjoint au maire en 1901. Selon GM il était un travailleur acharné, ne prenant jamais de repos ; il aimait à travailler le soir et souvent tard dans la nuit Les centaines de notes écrites de sa main retrouvées à la mairie témoignent de cette activité boulimique. Des courriers reçus il souligne avec toujours le même crayon bleu- les faits essentiels, raye ce qui lui semble inopportun, esquisse un point d'interrogation en marge au moindre doute. D'une petite écriture serrée et cassante il répond tout aussi rapidement à chaque demande. Il intervient dans tous les domaines : police municipale, hygiène, urbanisme, état civil, affaires administratives, budget communal, ... Chaque manifestation, fête municipale, sainte barbe, commémoration, ... à lieu après son assentiment et sous son égide. Les archives sont pleines de ses avants projets, de ses notes préparatoires, de ses plans. Rien n'est ici laissé au hasard. Les moindres faits, les plus petits manquements à l'ordre sont consignés. Une rigoureuse comptabilité des dépenses et des achats est tenue à jour. Chaque transaction donne lieu à plusieurs courriers, plus tard archivés. Il entretient une correspondance régulière avec le 56 rue de Châteaudin, siège social et établissements des Menier, rendant compte des faits, de ses décisions, des moindres difficultés. D'une parfaite intégrité il a durant ces quarantes années l'entière confiance des Menier. Il est le maire effectif de Noisiel. Bon nombre de courriers administratifs lui sont directement adressés par le juge de paix ou le percepteur de Lagny. D'une grande rigueur il est peu apprécié de-certains mais respecté de tous. Chacun sait qu'il est l'intermédiaire obligé pour toute requête à l'usine, dans la cité, pour toute procédure administrative. Lui même sait attendre pour mieux sanctionner. A l'usine il fait la chasse au "sublime ouvrier", notamment chez les jeunes. Des lettres anonymes parues dans le Briard entre 1897 et 1907 le présentent sous un jour patibulaire, renvoyant sans pitié pour le moindre manquement au règlement. Des notes confidentielles témoignent de ces renvois pour "insuffisance au travail", vol, alcoolisme, ... Il est l'ordonnateur de la gestion de la cité. Toutes les informations concernant les habitants lui sont adressées. Le garde champêtre introduit notes et rapports par cette formule - "j'informe Mr Logre ..." ; médecins, instituteurs, contremaîtres le renseignent aussi. Chaque demande de renseignements émanant de la sous-préfecture, du juge de paix, du percepteur est renvoyée avec les dates d'entrées et de sortie de l'usine et de la cité, de I'état civil de l'individu concerné, de sa situation familiale, de son "attitude politique", des motifs de son départ et de nombreuses annotations : "moralité équivoque "boit", "bon ouvrier", ... Ces mentions témoignent de la qualité des réseaux d'informations en place. Lorsque celles-ci font défaut il en exige de ses subalternes et particulièrement après l'arrivée d'étrangers dans la cité. En octobre 1902 le garde champêtre écrit : "l'étrangère dont Mr Logre m'a parlé c'est une bonne qui est arrivée hier chez Mr Bordenave, une suise almande (sic)". En septembre 1903 sur un autre qui loge à l'hôtel : "je le connais depuis longtemps, il n'y a rien à lui rapprocher. Cet homme est malade". Sa vigilance est parfois récompensée. En mars 1901 HM le remercie d'avoir interdit "l'amenée d'une phtysique'qui ne fait pas partie du pays" Il enquête parfois lui même questionnant les vieux ouvriers ou les contremaîtres sur tel ou tel, notamment avant une embauche à l'usine ou l'obtension d'un logement. En qualité d'officier de police ou de gérant du parc immobilier il pénètre dans les habitations à la faveur d'opportunités. En 1878 avant le stationnement des troupes en manoeuvre il remarque - "les logements sont suffisants pour la population industrielle mais il n'y a point ou peu de chambres et lits disponibles". Il visite les logements avant le départ des locataires ou au moindre incident : incendie dans un placard, inondation d'une cave, ... Il s'immisce dans les affaires familiales dès lors qu'elles entraînent le moindre désordre dans la cité, et impose sa volonté. Souvent aussi ces familles s'en remettent à son autorité morale. Son opinion a valeur de "jugement". Opérant une saisie sur le salaire d'un adolescent, redéfinissant la part d'un ouvrier dans un héritage, exigeant d'un arrivant d'aider sa famille abandonnée en Savoie après avoir été alerté par celle- ci. A tous et dans tout il impose ses vues, sans concessions ni préalable. Les Menier sont seuls à même de lui faire modifier ses décisions. Ces rigoureuses pratiques ne suscitent pas l'unanimité, mais très peu osent en référer aux Menier. En février 1904 un jeune soldat ne peut obtenir la signature de l'adjoint au maire sur le certificat médical nécessaire pour sa prochaine permission ; il s'adresse en ces termes à GM : "Je tenais aussi à vous faire remarquer quel abus de pouvoir Mr Logre fait à Noisiel et c'est avec plaisir que je vois arriver le mois de septembre pour ne plus être sous cette domination qui ressemble fort à l'ancien temps de la féodalité. N'ayant jamais travaillé à Noisiel ni eu besoin de quoi que ce soit avant mon service militaire je ne m'étais jamais figuré que pour avoir quelque chose il fallait se mettre à genoux et pleurer pour l'obtenir. Chose que je n'ai pas le caractère de faire car ayant ni volé, ni tué je peux passer partout la tête haute. Ne croyez pas que je dise cela pour vous car vous êtes bien au dessus de tout soupçon, mais bien pour vous demander ce qui se passe à Noisiel et qui bien souvent anime la minorité contre vous bien que vous n'y soyez pour rien" La "minorité" d'ouvriers socialistes présente Logre comme le "factotum de la maison Menier", "l'agent électoral" de GM qui noyaute leurs réunions, interdit au garde champêtre d'apposer les af'fiches officielles de la bourse de travail de Meaux. Selon eux il est enfin : "le véritable conseiller général du canton de Lagny". Pour les jeunes journalistes de l'ISM, du JSM, il est d'abord ce remarquable organisateur des manifestations locales. Le 20 août 1876 il est cet "artiste resté inconnu (et dont) la modestie sied au mérite". La fête du 6 octobre 1898 avait été réglée avec ce soin particulier qui est de rigueur à Noisiel, rien n'était laissé au hasard, les plus petites choses avaient leur place déterminée dans un vaste programme préparé avec un soin parfait, et établi avec une précision mathématique par le très distingué ingénieur de l'usine : Mr Logre". A l'instar des Menier, Mr Logre sait faire acte de philanthropie. En octobre 1903, à l'occasion du mariage de sa fille il organise un grand bal public "pour la jeunesse de Noisiel" et une représentation de Guignol aux écoles. Avec le zèle qui lui sied l'instituteur propose d'en exclure tous les mauvais élèves.

 

 

Le Comité de Direction.

 

Il réunit chaque soir les principaux membres de la direction de l'usine : Jules Logre, Ternois chef comptable, Paulme chef du personnel, Bordenave ingénieur et directeur adjoint, Gugnot, Colas et Dupuis le régisseur général des domaines. Durant une demi heure à trois quart d'heure ils évoquent et débattent des problèmes liés à la production puis des affaires courantes à la mairie, de la cité. des fermes des Menier. Un résumé est consigné dans un registre à chaque fin de réunion. Ces quelques lignes sont destinées particulièrement à HGM qui durant leur visite prennent connaissance du rythme et des affres de la production (approvisionnements, stocks, ... ) et des moindres faits ou difficultés posés par leurs ouvriers -mandataires- débiteurs. Loin de Noisiel les Menier se désaisissent
de la gestion de l'usine et des espaces de reproduction de la force de travail au profit du Comité de Direction. Ce dernier est le véritable organe de gouvernement de Noisiel et son champ d'investigation sans limites apparentes. Sous l'assentiment patronal tout y est discuté puis décidé hormis quelques décisions qui supposent l'aval d'Henri ou Gaston Menier. Les préoccupations des participants, les mesures envisagées témoignent expressément de cette gestion de la cité en fonction des impératifs de rentabilité de 1'usine.'L'unique registre du comité conservé concerne la période du 9 novembre 1907 au 30 décembre 1908. Confidentielle, la parole patronale s'exprime ici pleinement, dépouillée de ses atours philanthropiques. Cinq grands thèmes, intéressant la gestion des hommes et de la cité, traversent ces débats.

 

 

 

La rentabilité du parc immobilier.

 

histoire de la cité

 

 

Elle est une tâche essentielle pour le comité. Les logements doivent être réservés aux seuls ouvriers productifs et leur temps d'occupation correspondre aux années passées dans l'usine. L'obtention d'un logement n'implique aucun droit acquis. Ainsi en juillet 1908, le chef du personnel présente une liste de 49 veuves de la cité occupant "chacune un logement seule, soit avec leurs enfants ou avec des locataires sans autorisation ", le rapporteur conclut "une proposition sera faite à Messieurs Menier pour arriver à une meilleure utilisation des logements", L'attribution d'une habitation, après une demande écrite, suppose un avis favorable du comité, entériné par HM. Preuve de cette libéralité le bail reste oral, aucun contrat n'est signé entre le locataire et le propriétaire .
Les demandes sont supérieures au nombre de résidence disponibles ; néanmoins la cité comprend cinq habitations vides en 1906. En effet les candidats doivent réunir des conditions précises mais implicites : mariés, productifs, de "bonne vie et moeurs", être connus de tous, considérés comme de bons ouvriers et après 1904 ne pas appartenir au syndicat. Dans les années 1900 le relogement des personnes âgées se pose en termes plus délicats malgré les premières réalisations : cité de Champs (1898) et maison de retraite. A plusieurs reprises "le comité s'entretient de quelques vieux ouvriers en âge de partir et de la question de leur relogement" .A l'inverse les responsables de l'usine se félicitent qu'en avril 1908 un couple de retraités quittent la cité après l'achat d'une "petite maison" à Champs ou qu'un autre reparte pour sa Bretagne natale.

 

 

La gestion de la main d'oeuvre.

 

Elle est constitutive de l'exploitation de l'usine et polymorphe. Elle se traduit d'abord par une lutte incessante contre l'absentéïsme. Les dates d'entrée et de sortie de chaque ouvrier sont soigneusement notées dans un registre ainsi que ses retards et absences. "L'irrégularité" vaut un renvoi. Les absences conjuguées de plusieurs ouvriers sont mentionnées en chaque occasion sur le registre du comité. Selon le règlement intérieur elles supposent au préalable une demande aux responsables de l'établissement. Dans les faits cette démarche n'est effectuée que lors d'enterrements ou mariages. Les discours para- patronaux présentent la chocolaterie comme exempte de "Saint lundi", d'absentéïsme sauvage, et composée d'ouvriers dévoués à leurs patrons. La réalité infirme quelque peu ces propos. Les journées de fort absentéisme sont prévues par le comité lendemains de fêtes communales, 2 janvier, samedi si le vendredi est férié, lendemain du lundi de Pâques, journées de stationnement de troupes dans la cité ou les communes voisines et parfois plus le mercredi 3 juin 1908 le comité annonce "c'est dimanche ( ... la fête de Champs, ce qui va déranger le personnel pendant 3 ou 4 jours. Notre stock est suffisant pour parer à tout inconvénient". optimiser et péréniser la rentabilité de la force de travail supposent une certaine attention au corps et à son entretien. Par exemple, en marts 1908 Jules Logre s'alarme du nombre de jeunes ouvriers de Noisiel réformés et le comité se demande si "dès qu'ils atteignent leur l8 année nos "jeunes apprentis" avant de passer dans la catégorie des ouvriers ne devraient pas être vus par les médecins pour admission définitive" . D'autre part par le comité finance l'achat de "ceintures spéciales" pour les ouvrières âgées et fournit une assistance médicale et certains médicaments à ses ouvriers, ceci gratuitement. Cette gestion de la main-d'oeuvre passe aussi par une lutte contre les illégalismes de toute sorte, dont l'alcoolisme, facteur de désordre et d'accidents de travail ou encore les vols de sucre, outils, chocolat, étain, ...- qui sont les seuls à entraîner un renvoi immédiat et parfois un recours en justice.

 

 

La philanthropie patronale.

 

Elle est le préalable nécessaire à tout discours paternaliste des Menier. Sa gestion est dévolue, une nouvelle fois, au comité de direction. Cette philanthropie revêt deux formes : celles de "secours" financiers ou en nature et les oeuvres patronales dans l'usine ou la cité. Ces libéralités, de 20 à 60 Frs, ont valeur de subventions aux plus démunis. Elles sont fixées après une étude détaillée de chaque requête. Les situations financières et familiales du postulant sont prises en compte ainsi que sa "moralité". Après une discrète enquête le comité propose un avis favorable ou non à HGM. Ces sollicitations affluent en hiver. Une distinction est faite entre les demandes d'anciens ouvriers et celles d'actuels employés. Les modalités de ces secours, les commentaires apportés sur chacune des multiples requêtes, témoignent de la réalité de cette police des familles et du contrôle général de la main-d'oeuvre à l'intérieur comme à l'extérieur de l'usine. En février 1908 le comité émet un avis défavorable à la demande d'un ancien chocolatier autrefois renvoyé parce que "devenu mauvais ouvrier et irrégulier". Un autre, employé de 1870 à 1879" ne mérite pas d'attention particulière" .A la demande d'une bretonne veuve d'un ouvrier, en novembre 1908 les membres du comité annoncent que "sa femme l' ayant abandonnée depuis une quinzaine d'années, nous ne ferons rien pour l'allocation aux veuves" A l'Usine les "secours" profitent d'abord aux veuves avec enfants à charge et aux malades. Un ouvrier tuberculeux, une ouvrière atteinte de fièvre thyphoïde reçoivent 50 Frs. La veuve d'un ancien ouvrier, mère de 1l enfants dont 6 de moins de 13 ans se voit octroyer un secours exceptionnel de 60 Frs. Un chocolatier dont le fils est en traitement à Berck perçoit une allocation mensuelle de 30 Frs, délivrée cette fois par GM. Ces subventions sont aussi versées en nature selon les volontés du Comité. En février 1908. un "Poitrinaire", père de 10 enfants reçoit un tombereau de bois. Une ouvrière abandonnée par son mari, avec trois enfants en bas âge perçoit chaque semaine
2 kg de pain et 500 gr de viande. Durant la maladie de son plus jeune fils on y ajoute un litre de lait. Les oeuvres patronales de Noisiel sont placées sous l'autorité du Comité de direction. Elles tiennent une part prépondérante dans les débats après le rapport d'activité sur la production. Les responsables de l'usine débattent de leur situation morale et financière. de leurs problèmes matériels : locaux, moyens de transport, entretien du matériel, ... Elles font l'objet d'une surveillance rigoureuse et les manquements de leurs sociétaires sanctionnés. "L'affaire Savatier" en est un bon exemple.

_ 20 juin 1908 : le responsable de l'harmonie de l'usine "a signalé par lettre que le musicien Savatier s'est présenté en état d'ivresse à la répétition hier et que cela arrive souvent. Il se voit dans l'obligation de le renvoyer des rangs de l'harmonie. Cet ouvrier, toléré parce qu'il était musicien, sera invité lundi à se chercher un autre emploi, il ne rend aucun service".

- 23 juin 1908 : le responsable de l'harmonie demande au comité de revenir sur sa décision. "Le comité maintien le renvoi. Savatier, ivrogne incorrigible, déjà pardonné dix fois est un ouvrier temporaire non inscrit à la retraite. Nous n'avons pas de ménagements à prendre ; nous le tolérions parcequ'il était musicien, et dès l'instant qu'il ne donne pas satisfaction à l'harmonie nous nous en débarasserons attendu qu'à l'usine il a toujours été une non-valeur".

- 21 septembre 1908 : "La gendarmerie de Chelles demande des renseignements sur un nommé Savatier, alcoolique remercié le 14 août de l'atelier de dressage. il a tenté d'assommer ce matin pour la voler la veuve Courant propriétaire à Torcy, 80 ans. Il s'est pendu, au violon municipal, avec son foulard accroché à l'espagnolette de la fenêtre".

Les magasins d'approvisionnements étant fournis par les fermes des Menier et sous la direction du comité, ses membres déterminent les prix, les produits à vendre, les conditions de travail du personnel de ces différents établissements ou débattent encore des problèmes d'hygiène liés à la vente de viande notamment. Le comité signale enfin chaque service rendu aux familles de Noisiel : prêt du corbillard, d'une tente pour une communion, l'enlèvement du mobilier après un décès, un changement de logement, ...

 

 

 

Les faits divers de la cité.

 

Le comité débat Puis consigne les moindres faits arrivés à Noisiel : vols, dégradations, fugues, ... Cette attention particulière vaut déjà par l'investissement financier considérable que représente la cité et son entretien. D'autre part cette identification des désordres s'inscrit dans cet encadrement géné- ral de la force de travail. Une nouvelle fois l'ordre est pensé comme consécutif à celui de la cité. Aussi une tâche des membres du comité est de circonscrire, de mettre à jour puis de réduire tout manquement à l'ordre patronal. Enfin, par ce biais, les menier, maire de la commune et pères de cette "grande famille" sont tenus informés des agissements de leurs "enfants" -locataires, concitoyens, débiteurs. Cette police des faits divers construit et renforce leur autorité et leur légitimité. Les réprimandes qu'ils adressent aux auteurs de ces méfaits (chahut aux cours du soir), en rappelant les dates, chaque détail, déterminant les responsabilités de chacun, témoignent de leur proximité physique et de leur puissance symbolique. Voici un exemple du suivi de cette police des faits divers et de l'une de ses finalités :

- lundi 2 novembre 1908 : "Le comité s'entretient de la jeune Roblet Cécile, de la cité, 17 ans, qui a quitté ses parents à 17h 00 vendredi soir et n'a pas reparu depuis. Envoyée pour des achats aux magasins, elle n'est pas rentrée à la maison".

- lundi 9 novembre 1908 : "La jeune Roblet, de la cité, a été ramenée par son père hier matin".

- jeudi 10 décembre 1908 : "A la suite de son escapade de 8 jours la jeune Roblet du pliage, s'est fait faire un certificat maladie. Mr Ternois (chef comptable) demande s'il doit la payer vu les conditions dans lesquelles elle est partie. Cette question sera soumise à Mr Henri Menier".

 

 

 

Les prérogatives municipales.

 

Toutes les questions municipales sont déjà débattues au sein du comité : révision de la liste électorale, inscriptions des futurs conscrits, échanges de terrains, nominations des instituteurs, élections municipales, ... A différentes reprises Bordenave, directeur adjoint fait part de ses intentions de réu- nir le conseil municipal pour "plusieurs avis à donner" et Jules Logre de réunir les diverses commissions municipales : scolaire, assistance médicale, secours, ... Lors des absences de l'adjoint au-maire "les pièces de mairie" à présenter alors aux Menier son trassemblées à l'usine. A cet égard de nombreux courriers de la commune sont à l'entéte de la chocolaterie. Enfin lorsque l'autorité patronale ne suffit pas à la résolution d'un fait divers -internement d'un malade mental ou d'une personne sénile ne travaillant pas à l'usine- les membres du comité envisagent ce qu'ils peuvent entreprendre "du point de vue commune"

 

 

 

Le conseil municipal

 

Désaisie de toutes ses attributions l'assemblée fait office de chambre d'enregistrement des décisions prises par le comité et les Menier. Les formes de la légalité sont scrupuleusement respectées. Il réunit sous l'égide d'Hyppolite Desboeuf, et plus tard de Jules Logre, dix conseillers municipaux. Ces derniers sont pour la plupart des contremaîtres ou des employés de l'usine. Legs d'EJM ?, trois ouvriers siégeaient parmi eux en 1884, deux en 1888. Aucun n'est reconduit entre 1892 et 1914, ceci pour une population en grande majorité ouvrière. Il faut attendre le lendemain de la première guerre pour revoir un ouvrier, syndicaliste de surcroît, au sein du conseil municipal. Cette attitude rend compte de façon explicite de l'infantilisation, de la dépolitisation des ouvriers de Noisiel sous HGM. Leurs prérogatives neutralisées, la charge de conseil- ler municipal s'apparente davantage à une distinction honorifique destinée aux contremaîtres méritants et noisieliens de longue date. N'étant qu*un simple organe d'exécution les Menier en sont totalement absents et la mention Mr le maire excusé" régulièrement consignée sur les registres de délibérations. En 1959 le premier maire ouvrier, et syndicaliste, constatera qu'aucun acte officiel n'avait été signé par les Menier (Henri, Gaston, Jac- ques, Antoine) entre 1894 et 1959. Les élus votent, jusqu'en 1919 du moins, à l'unanimité les budgets communaux, les projets et autres questions municipales définies et proposées par les membres du comité de direction. Quant aux Menier, ils imposent leurs décisions au fur et à mesure de leurs besoins industriels, et particulièrement de terrains entre 1889 et 1910. La démarche est identique à chaque opération. En 1893, par exemple, après avoir rappelé, par la voix de Jules Logre, les bienfaits des oeuvres patronales pour la commune, les Menier demandent l'échange du terrain communal entourant la mairie-lavoir édifié par leur père contre la construction d'une nouvelle mairie. Les industriels arguent que le lavoir est inutilisable depuis le détournement des eaux de sources effectué par leurs soins et qu'ainsi le dernier accès à la Marne proche de l'usine n'a plus de raison d'être. Ils proposent donc la construction, à leurs frais, d'une nouvelle mairie, cette fois à proximité des habitations et dans "des proportions convenables et en rapport avec les besoins actuels" de la commune. Ses murs, tant à l'intérieur qu'à l'intérieur, seront tapissés des armoiries de la famille Menier. Les élus considérant, comme en chaque occasion, "l'offre de Mr Menier très avantageuse", acceptent la proposition. Avec le même soin ils votent, à l'unanimité, des remerciements à la famille Menier, saluant son intérêt constamment manifesté pour la commune de Noisiel. Les premiers signes, probants du mécontentement ouvrier auront pour objet le conseil municipal. Ses élections sont autant d'indicateurs du climat social de la cité. Régulièrement le chef comptable Ternois et le contremaître Rullier obtierrent le moins de suffrages sur la liste Menier, seule en lice jusqu'en 1908. Entre 1900 et 1904, Jules Logre, lui même, perd 50 suffrages, même si son autorité reste incontestée.

 

 

 

Les instituteurs.

 

 

Ils sont les autres figures essentielles de la cité. Ils sont trois en 1876 et cinq à partir de 1893. L'instituteur des garçons de 11 à 13 ans est aussi directeur des écoles et le secrétaire de mairie. Après 1890 ils sont nommés par le recteur d'académie mais leur rémunération reste à la charge des Menier. Elle ajoute au traitement fixe des indemnités de résidence variant de 25 à 100 Frs et quelques primes. La surveillance des enfants leur est tout particulièrement dévolue dans une cité où la plupart des parents travaillent. A cet effet, ils doivent assurer les classes de garde le soir, du jeudi et de certains jours de vacances, institués par les Menier. L'un d'eux est aussi le bibliothécaire de Noisiel. Enfin l'instituteur et son adjoint enseignent aux cours des adultes. Deux personnalités se détachent parmi eux : Thouzard et Hanneton ; le premier est instituteur-directeur de 1889 à 1906 ; le second de 1906 à 1919. Ces instituteurs sont ainsi redevables aux Menier comme l'indique la mutation pour des motifs inconnus, d'une institutrice adjointe en janvier 1901, demandée par la femme de Thouzard et appuyée par Logre. Sans l'indépendance que laisse présager leur statut, la première obligation de ces "hussards noirs" devient la reproduction aux écoles de l'ordre Menier existant dans l'usine et la Cité. Leur nomination, leur travail sont évoqués lors des débats du comité de direction. Un fait témoigne de leurs liens étroits avec les responsables de la chocolaterie : la scolarité-assiduité, comportement, diplôme-des ouvriers natifs de Noisiel est toujours signalée dans les notes confidentielles du patronat. D'autre part les oeuvres scolaires, distribution de prix, caravane scolaire, représentations théâtrales, ... sont à la charge, sinon organisées par le comité. Eux mêmes participent pleinement à cette gestion paternaliste. Constamment présents dans la cité ils indiquent par écrit, à Jules Logre notamment, les moindres manquements des enfants ou des parents, s'empressent de fournir des faits ou des noms, proposent des mesures disciplinaires. De ces écrits en voici l'un des modèles le plus achevés, tout y est:délation, dénonciation d'illégalismes, privatisation d'espaces publics, non assistance à la classe de garde, motifs invoqués, insousciance parentale, mesures disciplinaires à envisager, délations à venir, ... Cette lettre datée du 2 mars 1903 est adressée à Logre.


Ecole filles garçons Mr et Mme Touzard 1889

Monsieur,

il est évident que certains parents se désintéressent absolument de ce que font leurs enfants en dehors des heures de classe et les laissent entièrement libres de faire toute es pèce de sottises. Je suis très heureux que vous leur rappelliez leurs devoirs à cet égard et que vous donniez ainsi le poids de votre autorité aux conseils et aux réprimandes de l'école. De mauvaises habitudes, contre lesquelles je me suis sans cesse élevé, ont été prises ainsi depuis longtemps, et notamment dans les périodes de vacances et de jours de congé. Au lieu d'envoyer leurs enfants à la classe de garde, où ils sont tenus et surveillés, on les laisse à la maison, soi-disant pour y exécuter quelque travail, et sitôt les parents sortis, les enfants sont dehors, et livrés à eux-mèmes. J'ai constaté que des arbustes au square avaient été abimés et que des balançoires y avaient été installées en permanence. On peut voir encore le reste des cordes. Les enfants François, Cottin, Mélinet, Guyot, ont toujours été là en pays conquis quoique j'ai pu en dire ou faire. Quand les parents auront compris une bonne fois qu'ils sont responsables de leurs enfants, tout rentrera dans l'ordre. D'ailleurs, j'estime qu'une surveillance régulière, avec pénalités possibles devrait être exercée par un garde (champêtre ou autre) dans les squares, places et rues, les après-midi du dimanche et du jeudi. Si cela avait été organisé
dès l'établissement du square, les quelques enfants mal surveillés qui sont ici heureusement, l'infime minorité, auraient pris, comme leurs camarades l'habitude de respecter tout ce qui a été établi ici pour le bien-être et la commodité de tous. Plusieurs jeunes apprentis ont aussi l'habitude de se servir de frondes à caoutchouc, pour tirer les oiseaux : entre-autre Befve Armand à qui j'ai fait maintes fois des observations à ce sujet. Je n'ai pas besoin d'insister sur les dangers de ces engins que vous connaissez sans doute. Je pourrai, si vous le voulez bien. vous donner quelques renseignements sur les enfants dont vous me donnerez les noms. Ainsi qu'il arrive souvent, ce ne sont pas les plus fréquemment fautifs qui ont été pris. veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de mon respectueux dévouement.

M. THOUZARD

Enfin l'intérêt jamais démenti des Menier pour l'instruction scolaire en font des interlocuteurs privilégiés. Avec Logre, les directeurs des écoles sont les seuls à entretenir une correspondance avec les industriels. D'un ton très déférent ils demandent si GM reconduira sa venue annuelle à Lagny avec les candidats du CEP, et plus tard indiquent les résultats de l'examen. ils évoquent quelques manquements à l'ordre déjà signalés à Logre, remercient à chaque occasion les Menier de leur constante attention aux écoles de Noisiel.


Ecole gardienne de Mme Daniel 1889

 

 

 

 

 

Textes de Michel RICHARD
sous la direction de Michèle PERROT
(Maîtrise d'histoire septembre 1986)
Avec l'aimable autorisation du service du patrimoine
de la ville de Noisiel

 

 


Saga Menier