[Le garde-champêtre] [Les médecins] [L'église] [Les oeuvres patronales]
[L'harmonie de l'usine de Noisiel] [Les sapeurs-pompiers] [La caravane scolaire]
[La maison de retraite] [Avis de recherche]

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plieuse
1898

 

Le garde champêtre.

 

Le garde champêtre est une figure centrale de la cité. il est le représentant attitré et actif de l'ordre Menier à Noisiel. Le statut, ses avantages -logement gratuit, traitement annuel de 1200 Frs, fournitures des tenues- en font une fonction enviée parmi les chocolatiers. Ses attributions sont multiples : police municipale, affichage, classement des archives, entretien de la mairie, du cimetière, ... Mais surtout "ses tournées seront fréquentes et particulièrement lors des heures de repas, d'entrée et de sortie du travail et des classes dont-les écoliers sont spécialement observés ainsi que les jours de congé, de marchés et de fêtes" Il devra intervenir à la moindre altercation dans la cité, surveiller les mendiants, les forains, les mar- chands ambulants et "la qualité" des denrées exposées. L'ancien garde Royer meurt en janvier 1904. Il n'avait pas été exempt de reproches : un français défaillant et plus encore une trop grande familiarité avec les habitants, nuisant à son autorité. Cette attitude lui est aussi prêtée par un ouvrier dont le fils a été verbalisé pour "outrages publics" en août 1899. Le père de l'adolescent écrit au procureur de la république : "le garde de Noisiel a le tort de ne pas toujours garder son rang. il plaisante trop avec les jeunes gens, joue avec eux et il n'est pas prix au sérieux quand il fait des observations". Son remplacement donne lieu au dépôt de dix sept candidatures dont celles de neuf ouvriers de Noisiel. Le choix se portera de préférence sur un étranger à la cité et si pmible "un ancien militaire rompu à la discipline" ainsi qu'à la rédaction des rapports. Le candidat retenu par Jules Logre est un ancien gendarme de Coulommiers.

 

Les médecins .

 

Plus qu'à la cité, ils appartiennent à l'usine. En 1876, un médecin était spécialement attaché à la chocolaterie, auquel s'ajoute dans les années 1890 un autre médecin et pharmacien. ils officient gratuitement à l'usine, dans la cité et parmi les familles de chocolatiers des environs.ils se déplacent en vélo pour aller exercer de manière plus générale dans les autres communes dont les Menier sont maire. Les médicaments sont eux aussi gratuits mais l'usine, en 1907, ne fournit ni eaux minérales, ni "médicaments spéciaux" (sic), ni bandages qui restent à la charge des malades Médecins de l'usine et médecins de famille ils s'introduisent de "droit" cette fois, dans ces familles ouvrières. ils en rapportent de multiples informations déterminantes notamment sur les secours financiers alloués. ils fixent aussi le taux d'invalidité ou le temps de convalescence nécessaire après une altercation sanglante entre ouvriers, une maladie, un accident de travail. Le plus souvent ces arrêts sont minimes, de 3 à 7 jours, comme l'indique le registre du comité et plusieurs notes confidentielles. Dans la cité, où eux-mêmes habiten.t. ils sont chargés de la vaccination gratuite des enfants et des adultes. Ils dépistent les maladies apparaissant à Noisiel, et qui malgré les principes d'hygiène de la cité sont fréquentes. On constate, par exemple, un décès dû à la diphtérie en août 1904, un autre par la thyphoïde le 24 du même mois, trois tuberculeux en mars 1908, ... mais plus encore ils redoutent les épidémies qui frappent Noisiel. En avril 1889, sur 19 ouvriers saisonniers, entassés dans une maison insalubre à l'écart de la cité, 15 sont atteints d'une maladie inconnue. Le bàtiment est démolie l'année suivante. En mars 1901 les écoles sont fermées après avis des médecins et décision d'HGM, une épidémie de scarlatine touchant les écoliers. Elles sont à nouveau fermées en 1906 entre la mi-octobre et mi-décembre, période durant laquelle 28 cas de rougeoles et 16 de varicelles se sont déclarés. A chaque occasion ces médecins tentent d'enrayer les contagions par une désinfection à l'eau de Javel des locaux scolaires et des habitations, la destruction par le feu des effets et objet des décédés ou des malades, la mise en quarantaine avec interdiction de sortir de chez eux, des malades. Parmi ces médecins on retiendra surtour le docteur Richon. Ancien médecin militaire, il exerce à Noisiel de 1903 à sa mort en novembre 1908. Il apporte de l'extérieur deux innovations dans la cité : en mars 1905 la "consultations des nourrissons" et un club de gymnastique "l'Amicale sportive de Noisiel" en janvier 1907. Etranger aux méthodes de Jules Logre il se heurte rapidement à celui-ci. Les médecins ne doivent répondre qu'aux ordres, et ne suivre que les directives des responsables de l'usine. En janvier 1908 notamment il est sommé de fournir un second certificat d'accident à un ouvrier blessé à l'oeil par une limaille de fer. Avec satisfaction le Comité remarque que le deuxième certificat infirme "le premier qui laissait entrevoir pour l'avenir une diminution de la vue". Simples agents d'exécution, le Comité de direction ne compte aucun médecin parmi ses membres. Malgré cela Richon intervient à plusieurs reprises auprès des participants sur le cas d'ouvriers dont l'état de santé est jugé alarmant. C'est un dialogue de "sourds" entre la déontologie professionnelle du médecin et les impératifs de rentabilité des responsables de l'usine. Le 29 juillet 1908, par exemple, il demande la mise en retraite anticipée pour "incapacité permanente au travail" d'une veuve, ouvrière à la chocolaterie. Le Comité répond . "Cette dernière est grosse, un peu impotente. Il ne semble pas qu'une enquête provoquée sur son cas donne un résultat favorable. Mme Guillot n'a que 52 ans". En novembre 1908 Richon déjà malade réitère sa demande par une lettre de l'intéressée. Le Comité constate : "Elle travaille encore régulièrement tous les jours. Rien ne justifie la faveur exceptionnelle qu'elle réclame. C'est même nécessaire pour elle qui se dit impotente de s'astreindre à un exercice forcé". Le Comité confirme sa première décision négative. Bien qu'aucun débat publique ne témoigne de ces dissensions, elles se traduisent, les qualités du médecins aidant, par une forte popularité de Richon dans la cité. Au premier tour des élections municipales de mai 1908 il obtient spontanément 40 Voix sur un peu plus de 350 suffrages exprimés.

 

Une absente : l'Eglise

 

Noisiel n'a jamais été une paroisse. Avant 1875, les villageois devaient se rendre à Champs pour les services du culte. A cette date, le conseil municipal de la commune accepte du Duc de Levis le legs de l'église de Noisiel construite en 1856. Les descendants du Due s'engagent à fournir un supplément au traitement du curé de Champs pour venir dire la messe dominicale. A l'inverse de la plupart des Cités patronales (Mulhouse, Le Creusot, Longwy, ... celle d'EJM avait été pensée et conçue loin de l'Eglise. Ses éloges à la Science, à la République ne pouvaient s'accomoder de cette "vieille puissance sacerdotale". La cité s'écarte physiquement de l'Eglise ; le rôle d'enseignant est dévolu désormais à l'instituteur laïc. Le curé est totalement absent de la cité. HGM tenteront, sans succès cette fois, d'y raviver les pratiques religieuses. Un chapelin puis le curé de Torcy desserviront Noisiel. par leurs soins, après 1906. A partir des années 1910, les habits des communiants sont offerts et les deux meilleurs élèves du catéchisme auront une marque visible sur leurs vêtements (rubans ou brassards). A tous, on sert le jour de la communion, une collation dans le parc du château de Noisiel. Enfin, une messe chantée à 6 h00 du matin est incluse aux manifestations des fêtes communales de 1900 et de 1901 . Cette promotion restera sans effet, Noisiel s'alignant ici sur les pratiques générales du monde ouvrier. Les habitants de la cité passent devant le curé pour les quatres sacrements : baptême, communion, mariage, enterrement. HGM trouvaient en Seine-et-Marne un terrain particulièrement défavorable à tout renouveau religieux. Comme le rappelle Pierre Pierrard ce département à été l'une des premières campagnes déchristianisées Il est aussi en 1894 l'un des mieux pourvus avec 13 sociétés de la "libre Pensée" Celle de Lagny avait été fondée dans les années 1870 par Girard, franc-maçon notoire et ami d'EJM . Une nouvelle société voit le jour à Torcy au début des années 1890. En septembre 1903 le 'Briard lance une grande enquête sur la fréquentation dominicale des églises en Seine-et-Marne, mettant en relief l'abandon des pratiques religieuses. Le journal nous fournit quelques indications sur la commune de Torcy qui jouxte Noisiel. Sur ses 1500 habitants, dont 413 ouvriers de la chocolaterie en 1901, l'assistance n'est composée que de "54 personnes dont 50 femmes, (et) grâce à la présence de quelques bourgeois en villégiature" . Le commentateur ajoute : "ici comme partout le nombre de croyants diminue". Après la loi du 15 novembre 1897 sur la liberté des funérailles on voit dans les années qui suivent plusieurs enterrements civils de chocolatiers à Noisiel, mais plus encore à Champs. L'un d'eux. en septembre 1898, laisse ses dernières recommandations à sa femme avant de se suicider : "Pas de curé surtout pas de curé et un cercueil en bois blanc" A partir de 1904, le syndicat ouvrier prend le relais des sociétés locales de la Libre-Pensée dans le combat anticlérical. En avril 1907 les obsèques d'une jeune ouvrière syndiquée donnent lieu à une grande manifestation qui réunit plus de 400 personnes. L'une d'elle rapporte : "En tête du cortège marchait une femme qui portait l'étendard rouge brodé de lettre d'or du syndicat. Puis immédiatement venait le corps de la défunte porté par des femmes qui avaient été ses camarades. cette cérémonie à été grandiose dans sa simplicité (... ) Au cimetière sur la fosse ouverte le secrétaire du syndicat de Noisiel a prononcé quelques paroles"

 

 

 

Les oeuvres patronales

 

pièce de nécessité

 

 

Les logements, les écoles, les magasins d'approvisionnements, répondent aux besoins matériels des familles ouvrières. Les nouvelles réalisations patronales SOUS HGM ont vocation à satisfaire de nouveaux besoins sociaux et culturels des habitants de la cité. Les cadres de ces sociétés patronales sont ceux de l'usine. investissant l'espace de reproduction de la force de travail elles produisent un modèle de sociabilité "dirigée". Une fois encore les principes méritocratiques sont à l'honneur et tendent à susciter une "saine" émulation collective, loin des débats politiques. Elles complètent cette typologie du "bon" ouvrier : père de famille, productif, instruit, prévoyant et méritant. Ces oeuvres concourent à cette éducation du corps et de l'esprit déjà entreprise à l'usine. ceci par un apprentissage de l'oreille. de l'intellect, du goût, de la vertu de la prévoyance, et des "bonnes manières". Si une "aristocratie ouvrière" ne peut se dégager à l'usine faute de qualifications distinctes, elle prend tout son sens ici, dans la cité. Au sein de ces sociétés patronales les questions d'argent ne sont jamais évoquées. Les Menier pourvoient à tous les frais financiers. Les années 1897-1898 marquent une période majeure dans l'histoire de ces oeuvres, avec les créations de la Caravane Scolaire, de sections mutuellistes, la pose de la première pierre de la Maison de Retraite. Ces dates,ne sont pas dûes au "hasard" : elles correspondent à la première candidature de GM à la députation. Le fait politique produit aussi du "social". Néanmoins le débat concernant la dénomination de la Caravane Scolaire et son extension témoigne de la collision entre deux stratégies antagonistes : celle paternaliste d'HGM, l'autre éléctoraliste de GM. Pour le second cette oeuvre doit s'étendre, se départir de Noisiel, susciter des suffrages supplémentaires sur le nom Menier. Au regard du premier ces libéralités doivent profiter au seul personnel de l'usine, lui signifier à nouveau, concrètement, sa situation de "privilégié".

 

 

L'Harmonie de l'usine de Noisiel

 

Elle est créée en 1884 sous les auspices d'Albert Menier et compte à cette date 38 exécutants. Elle prend le statut d'"Harmonie de l'usine de Noisiel" en 1898. A ce jour elle eét la plus importante de oeuvres patronales avec 108 membres : 88 musiciens et 40 choristes. D'après les responsables de l'usine, "elle occupe les loisirs et profite moralement en développant l'intelligence de l'ouvrier ; procure des distractions à la population laborieuse de Noisiel et des alentours par des concerts ; donne son concours grâcieux aux villes et villages voisins pour des fêtes, cérémonies ou réunions patriotiques ; prend part aux concours de la région où elle a remporté dans douze endroits différents (à la date de 1900) les lers prix, avec félicitations des jurys" L'Harmonie participe activement à la vie socio-culturelle de la cité. Elle donne un concert mensuel, l'hiver dans la salle de répétitions, au premier étage des restaurants ouvriers, l'été sur la place des écoles ou dans le square. Elle est présente à toutes les manifestations : fêtes communales, remise de prix, des médailles du travail, des commémorations. Son répertoire varie en conséquence : polka, mazurka, poienka, valses pour les fêtes municipales, auteurs classiques connus (Beethoven, Auber) ou inconnus pour les concerts. Créée dans ce dernier quart de siècle la cité se divertit sur les danses qui investissent aux mêmes dates toutes les campagnes françaises . Mais Noisiel ne vit pas cet abandon généralisé des danses traditionnelles faute d'en avoir jamais eu. A cette communauté nouvelle, faite d'ouvriers industriels, on attache des moeurs -danses, concertos et des modes de sociabilité nouveaux. Si elle présente à Noisiel une oeuvre de "repos de moralisateur" (...) et de bonne distraction après le labeur" elle est aussi une voie de promotion sociale. A ces égards les membres du comité de direction lui portent un intérêt tout particulier. Une école de solfège (deux années) et d'instruments - (les deux années suivantes), destinée aux adolescents, est mise en place à la fin du siècle. Les cours tri-hebdoinadaires ont lieu pendant les heures de travail de 17 h à 18 h00. Les répétitions de l'Harmonie ont lieu. elles, deux fois par semaine, mardi et jeudi, de 19 h00 à 20 h30. Afin de lutter contre l'absentéïsme de primes mensuelles sont accordées à ses membres à partir de 1898. Elles varient de 15Frs pour un soliste à 6Frs. Elles sont fixées par le comité de direction et selon des principes méritocratiques. Ainsi en juillet 1908, après une proposition du "chef de musique" le comité émet un avis favorable à l'augmentation de primes de trois jeunes musiciens et "d'autant plus que ce sont des élèves formés ici (cela sera indiqué aux jeunes 4 comme exemple)" Cette sollicitude s'étant d'abord aux directeurs de l'Harmonie : Nicaise puis Mathieu. Le premier sera l'unique locataire de Noisiel à ne pas travailler à l'usine mais à Paris où il se rend chaque matin par l'un des trains privés des Menier. Le traitement annuel est de 2 400 Frs et un logement lui est fourni gratuitement. Pour les musiciens, dans les faits comme dans les discours -"les meilleurs sujets s'ont recommandés et placés aux emplois les plus favorables à l'usine". On ne saurait être plus clair. L'autorité patronale vise à susciter là une véritable émulation, sinon une compétition parmi ses ouvriers. L'Harmonie oeuvre à l'élaboration de cette aristocratie ouvrière de la cité. Ces "privilégiés" sont distingués en chaque occasion et gratifiés notamment d'une sortie annuelle à l'Opéra de Paris. L'Harmonie participe fréquemment aux inaugurations, commémorations et fêtes des communes : Champs, Torcy, Vaires, Ferrières, Lagny, Meaux, ... A ces occasions les journalistes locaux saluent "les nouvelles compositions du maestro Nicaise" ou cette fanfare "qui a rehaussé l'éclat de la solennité en s'y faisant entendre presque sans interruption" . Mais surtout elle accompagne GM à chacun de ses meetings électoraux. Le Briard rie du "candidat à musique" qui projette la construction, en 1897, "d'une voiture spéciale" pouvant contenir ses 60 musiciens. Devant ces foules, l'Harmonie de l'usine n'est plus seulement "l'exemple de la bonne tenue et de l'agréable discipline". Ces musiciens, ces "élus" de la cité représentent aux côtés de GM l'oeuvre industrielle, sociale et philanthropique accomplie par les Menier. L'Harmonie confère à GM ses titres de légitimité politique et sociale.

 

 

La subdivision des sapeurs-pompiers

 

Elle est la seconde oeuvre patronale de la cité par le nombre de ses membres. Pour des raisons de sécurité interne à l'usine un premier groupe de bénévoles avait été placé sous la direction de Jules Logre dans les années 1870. Une première compagnie privée, sous l'égide d'Albert Menier, est constituée en 1882. Elle adopte les statuts de subdivision communale en 1886 Comme les int-ituteurs quatre années plus tard, cette modi fication est demandée par les intéressés pour bénéficier du sta- tut de sapeur-pompier et de l'exemption de la prestation vicinale - 6Frs par an. D'autre part, une prime de 0.60Frs à l.50Frs leur est allouée après chaque déplacement hors de la commune Une nouvelle fois les Menier conservent les différentes charges de leur oeuvre : entretien, locaux, chevaux, matériel : pompe à vapeur, échelle, "casque pour feux de caves", ... Durant ces années son effectif oscille entre 37 et 42 membres. Les ouvriers s'engagent pour 3 ou 5 années. La subdivision est organisée selon des principes militaires, grades et discipline à l'appui- Elle est placée sous l'autorité directe du lieutenant Jules Logre jusqu'en 1901. Les sous-lieutenants sont Louis Logre fils du précédent et Piette contremaître et conseiller municipal. Les autres cadres, sergent fourier, caporal, ... sont les mêmes contremaitres et déjà conseillers municipaux Elle est Une institution à Noisiel par le nombre de ses membres, sapeurs, sergents, tous à titre honoraire qui gravissent autour d'elle. Dans la cité la subdivision participe à toutes les manifestations : fêtes communale, commémorations, 14 juillet et autres fêtes patriotiques. Seule, elle organise des démonstrations d'exercices sur la place des écoles et les retraites aux flambeaux. Dans le canton elle prend part aux compétitions d'exercices. Si elle n'est pas une nouvelle voie de promotion sociale, lui appartenir est faire preuve de son intégration dans la communauté, et signifier aussi sa "bonne volonté" à l'adresse des responsables de l'usine. Plus encore que l'Harmonie, la subdivision est un haut lieu de sociabilité masculine. Ses membres affichent leurs valeurs viriles ; encouragés en cela par ces exercices physiques et d'adresses, leur proximité aux engins mécaniques, au danger le cas échéant. Aux obsèques des habitants, une savante économie des délégations témoigne de leur position respective dans la hiérarchie sociale et symbolique de Noisiel. En novembre 1908, le docteur Richon, membre honoraire, est gratifié de 24 hommes. Mars, ancien sergent et conseiller municipal, de 19. Un ancien sapeur, plus tard membre honoraire de 17. En juin 1911, un autre est enterré, lui, sans cérémonie. Ceci parce qu'il a "quitté la subdivision en 1906 et s'en est désintéressé complètement, en n'assistant à aucune réunion, fête ou banquet" Scrupuleuse comptabilité des allées et venues,
des vus et non-vus ; sur Noisiel l'oubli n'a pas prise. La Sainte Cécile et. la Ste Barbe sont fêtées le même jour. A chaque occasion Jules Logre rappelle combien "il est heureux de voir renouveler cette double fête toute intime et toute confraternelle" un commentateur salue "ces deux sociétés d'élite qui vivent côte à côte dans un état de cordialité qui leur fait honneur" . Après une retraite aux flambeaux dans la cité un banquet réunit tous les adhérents et les nombreux invités. Les industriels sont ovationnés tandis que "le café fume dans les tasses et que de bons cigares s'allument
de toutes parts".Un grand bal public clôt cette nouvelle famille".

 

 

La caravane scolaire.

 

Cette excursion scolaire à l'adresse des élèves méritants est instituée en 1897. La première année, la "caravane d'enfants de l'usine de Noisiel" rassemble les 12 meilleurs élèves certifiés de Noisiel, Champs, Torcy et Lognes dont les parents travaillent à l'usine. En 1898, après une demande expresse de GM contre l'avis initial de Jules Logre et HM, elle réunit 50 élèves et huit instituteurs venus de tout le canton de Lagny. Un tirage au sort départage les enfants désignés par chaque mal- tre d'école. En 1902 son recrutement s'étend à la circonscription électorale de GM. Chaque canton fournit alors garçons et filles. Cette oeuvre de patronage devait se renouveler jusqu'en 1913 et son effectif se stabiliser à 60 personnes environ. Une nouvelle fois les Menier prennent tout en charge. En 1898 son coùt total est 2030Frs soit 35Frs par excursionniste. Son programme est identique d'une année sur l'autre. Durant trois jours à la mi-août les excursionnistes visitent les villes de Rouen et du Havre sous la conduite d'un "agent conducteur".

lère journée - 9H 00 : Rassemblement des participants au siège social parisien des établissements Menier. - Départ de la gare St Lazare en 3ème classe d'un "train de plaisir" ; arrivée à Rouen. - L'après midi visite des monuments : Tour de Jeanne D'Arc, musée de la céramique, églises, palais de justice, promenade sur le port, -'Dîner et hôtels.

2ème journée - Lever à 5H 00 - Embarquement sur un bateau vapeur, "Voyage sur la Seine" : vues sur Tancarville, Honfleur, ... - Débarquement au Havre, visites du port, d'un transatlantique, du phare de la Héve, ... - Dîner et hôtels.

3ème journée - Lever à 6H 00 - Visite de la ville, promenade sur la plage - Selon les années : départ d'un transatlantique (en 1903. Le Lorraine). - Déjeùner à l'hôtel. - Retour à Paris par le train ; arrivée à St Lazare. - Gares de l'Est et du Nord. Le périple est organisé par une agence parisienne des "Voyages Economiques" mais sa préparation et sa gestion reviennent à Jules Logre en qualité notamment de secrétaire de la délégation cantonale de l'instruction primaire- Les déjeûners en train et goûters sont fournis par les magasins d'approvisionnements de Noisiel. Quant aux jeunes participants, HM rappelle à l'ingénieur que les "enfants devront accepter une autorité absolue avant le départ et seront certainement soumis" . Des insignes, bleus pour les garçons, rouges pour les filles, à porter durant toute l'excursion sont envoyés aux parents concernés. Lors du voyage, garçons et filles, instituteurs et institutrices sont rigoureusement séparés, wagons et hôtels distincts à l'appui. En août 1908, une ouvrière, femme d'un syndicaliste, se plaint au comité de ne pas voir sa nièce retenue pour le tirage au sort. Les organisateurs répondent "ne pas être au courant de l'affaire" et la renvoient, sans ménagement, à l'instituteur de Champs.

La "caravane scolaire" devait rester comme l'une des grandes oeuvres des Menier. A Noisiel, elle est considérée à l'égal d'une fête et son départ annoncé par voie d'affiche. Elle est pour les enfants la plus grande récompense qui soit. En 1902 Jules Logre propose à un "fidèle" ouvrier d'échanger la place de sa fille, contre dédommagement financier, au profit de l'en- fant du chef'comptable. Dans un premier temps le père accepte l'offre. Puis. rentre chez lui, il se rétracte. Il écrit, notamment : "Ma fille est tellement heureuse et persuadée de faire le voyage que Je ne puis aujourd'hui sans la décourager et surtout sans lui causer beaucoup de peine ajourner sa participation à l'excursion. Elle sera donc comme convenu jeudi matin à Noisiel. Excusez moi des ennuis que je vous ai causés ..." . Une personne agée se rappelle, encore aujourd'hui, des souvenirs rapportés par sa soeur ainée : un long voyage en train, pour la première fois loin de ses parents, les paquebots, mais surtout la mer qu'elle n'avait jamais vue auparavant. Ces instants privilégiés, ces impressions sont rapportés dans la famille, évoqués et comparés à d'autres lors des réunions de famille. Ces souvenirs reviennent intacts à la vue de la photographie offerte par les Menier à chaque participant et qui figure.en bonne place dans les maisons. Chaque excursion est mentionnée et applaudie par les journaux locaux. Mais plus encore la "caravane scolaire" vaut par les remerciements adressés par les parents eux mêmes. et souvent d'une écriture hésitante, à leur patron ou député. Quant aux instituteurs -la formule revient fréquemment- ils remercient GM pour "ses libéralités en faveur de l'instruction primaire".

 

 

La maison de retraite.

 

Le problème du relogement des locataires improductifs coexiste avec l'absence de Modalités de cessation d'activité. Jusqu'en 1905, l'inexistence d'une caisse de retraite laisse aux ouvriers le soin de subvenir- eux mêmes à leurs dernières années. En 1900 la caisse de l'usine compte 454 déposants et un montant total des dépôts de 1.929.045 Frs. Ceux qui n'ont pas su placer un petit pécule durant leurs années de travail restent à la charge de leur famille ou des industriels par le biais des "secours" patronaux. En 1898 les constructions d'une maison de retraite et d'un lotissement de maisons de retraités rendent compte de ces deux préoccupations. D'abord faciliter- le renouvellement de la force de travail dans la cité et les logements patronaux des autres communes. Enfin tenter de répondre à la déficience d'une caisse de retraite en accordant une dernière libéralité à ces "anciens collaborateurs". Le 8 octobre 1898, lors de la pose de la première pierre de la maison "Claire Menier". devant des milliers de personnes une ancienne ouvrière remercie la famille Menier de cette "généreuse attention pour (les) vieux travailleurs qui trouveront en cet endroit charmant en face d'où ils ont travaillé et élevé de nouveaux travailleurs, le repos, le bien être et la sécurité jusqii'à la fin de leurs jours" . GM répond notamment : "c'est ici (Noisiel) une ruche où chacun apporte sa part à l'activité générale. Eh bien ! Quand les vieux travailleurs arriveront au moment de se reposer, ils pourront jouir en paix à leur tour, des bienfaits du travail". Il ajoute : "Nous (la famille Menier) avons tenu en même temps à ce que cette maison fut placée ici même, c'est à dire, au sommet de la cité, afin de permettre aux anciens travailleurs, à ceux que l'àge éloigne du travail journalier, de vivre ici au milieu des leurs et d'avoir eux-mémes l'illusion de l'activité, d'entendre la cloche de l'usine sonner, le sifflet du chemin de fer et de se dire mais nous sommes toujours là, nous collaborons tout de même à l'oeuvre que nous avons commencée et que nos enfants continuent". Ces propos, empreints de dénégation sociale, donnent la mesure des discours paternalistes de la troisième génération des industriels de Noisiel. Ils traduisent aussi les modalités paternalistes de la cessation d'activité conçue, à cette date, par le patronat. Il n'est pas question ici de rente viagère ou de couverture sociale mais d'une ultime libéralité. Désormais, sous leur- contrôle, les patrons subviendront matériellement aux vieux jours des anciens La Cité, cette "grande famille" ne rejette plus ses Improductifs, elle les écarte seulement des actifs. Elle leur reconnaît même une légitimité : celle produite par leur participation à l'oeuvre passée. Ainsi ils ont vocation d'être les spectateurs privilégiés de la vie de l'usine et de la cité. Mieux encore cette réalisation suscite 1'illusion de l'activité (sic)". Là non plus, il n'y aura pas partage entre travail et non travail. Dorénavant, l'univers même de la cité est borné entre l'usine et la maison de retraite;et les travailleurs, de la classe gardienne à l'hospice, n'échapperont plus à la sollicitude patronale. La maison de retraite, avec ses 33 lits, est un premier échec. L'établissement ne correspondant pas aux normes en vigueur ne sera ouvert qu'en 1919. En 1898 toujours, un lotissement de maisons de retraités est édifié à Champs. Ces maisonnettes construites de plain-pied, se composent d'une cuisine, d'une chambre et d'un hangar. D'après un commentateur, chaque habitation est "un aimable logis, bien éclairé, doté d'un parfait confort, aux murs ripolinés". Les logements sont occupés dès 1899 par 53 anciens ouvriers et loués 10 centimes par jour. Ainsi, selon le même journaliste, les locataires "vivent-ils tout près des leurs la continuité de la vie familiale tout en libérant la cité ouvrière proprement dite des logements qu'ils y occupaient et qui profitent à des ouvriers en pleine activité". Le placement des retraités à charge est aussi assuré, depuis les années 1880, dans les fondations Menier de plusieurs hospices (Lagny, Clermont, Ivry). La fermeture de la maison de retraite reconduit leur utilisation durant la décennie 1900. Les placement sont décidés par le Comité de Direction avec l'assentiment des familles. Comme les autres oeuvres sociales elles sont soumises au même impératif de rentabilité. En voici un bon exemple :

11.05.1908. "Vacance du lit à l'hospice d'Ivry. Paulme demande si nous avons quelqu'un à y mettre. La veuve Gagneux, ancienne ouvrière secourue par l'usine, 80 ans, pourrait être proposée. Les enfants seront consultés demain".

14.05.1908. "Les enfants consultés consentent à l'admission" Les pièces administratives nécessaires vont être demandées immédiatement".

01.07.1908. "La veuve Gagneux à été admise hier à l'hospice". Ces mesures ponctuelles n'étaient pas à même de répondre au problème des retraites de 2 000 ouvriers. Ces libéralités envisagées au sein de toute une pratique paternaliste, en retardaient le règlement général, entretenant ainsi un vide juridique. Le thème des retraites allait être au centre des débats patronaux et syndicaux à venir. Rétrospectivement le peu d'empressement manifesté à ouvrir la maison de retraite la fait assimiler à une étape transitoire, rapidement dépassée, de ce règlement global. Ceci bien que les menier poursuivent aussi cette voie avec la construction dans les années 30 d'un nouveau lotissement de maisons de retraités à Torcy.

 

 

Saga Menier