|
LA
CITE OUVRIERE DE NOISIEL


Lorsque
Jean Antoine Brutus Menier décide de s'installer en 1824 au
moulin de Noisiel, la commune ne compte qu'une centaine d'habitants
vivant de terres agricoles largement répandues, d'élevage
et du transport de bois à destination de la capitale. Simples
locataires d'un bail de 15 ans, Menier consolide l'image de son entreprise
florissante avant de se préoccuper de la reconstruction du
moulin en 1842 lors de son acquisition.
Menier, devenu industriel, instaure à
Noisiel une ère nouvelle. Le village, dont il faisait partie,
n'est plus. Une enceinte érigée autour de ses ateliers
marque cette différence. Usine et communauté urbaine
cohabitent.
L'activité croissante de la maison
Menier occasionne de nombreux troubles au sein de cette même
communauté. Menier paye pour ces désagréments
ce qui lui permet d'étendre son influence.
La production chocolatière passe
de 400 tonnes en 1853 à 2635 en 1867. Jean Antoine Brutus Menier
disparaît mais son fils, Émile Justin Menier, continue
l'oeuvre de son père. La chocolaterie de Noisiel devient un
lieu de rencontre où tous les journalistes sont invités
à écrire sur les innovations constantes qu' Émile
Justin Menier apporte à la fabrication de son chocolat.

L'architecture n'est pas en reste : les
ingénieurs du monde entier louent le talent de Jules Saulnier
pour sa réalisation en 1872 du Moulin de Noisiel, encore visible
de nos jours.
Mais cette activité débordante
et rayonnante pose, si l'on y regarde de plus près, le problème
de l'accroissement de la production à un rythme toujours plus
grand. Dès 1866, le recrutement et la stabilisation de la main-d'oeuvre
entraîne la direction de l'entreprise à mettre en place
une politique sociale. Les salaires sont plus élevés
que dans la plupart des entreprises de la région et une structure
d'accueil avec dortoirs et réfectoires comblent pour un certain
temps le vide structurel. En fait, la situation ne satisfait aucune
des deux parties. Les ouvriers veulent échapper à la
main-mise de l'entreprise sur leur quotidien et la direction de l'usine
souhaite instaurer le travail de nuit ; elle aimerait une plus grande
disponibilité de son personnel. La solution viendra en 1872
par l'édification de la cité ouvrière.

Bien que tardive par rapport aux autres
régions de France et d'Angleterre,
cette idée n'est pas pour déplaire à Émile
Justin Menier, devenu Maire de Noisiel en 1871 et de sensibilité
républicaine. L'opportunité lui est offerte de mettre
en pratique ses idées sur la société nouvelle
: "La civilisation de l'Avenir".
 
La cité fut entièrement
créée sur un emplacement anciennement appelé
: "La pièce aux chats" appartenant à M. Carteron.
Sur 30 hectares, elle rassemble 200 habitations ; chaque maison est
double avec deux pièces au rez-de-chaussée et deux chambres
à l'étage. En extérieur, un hangar, un bûcher,
un cabinet d'aisance et un jardin de 400 m2. Les voies publics sont
éclairées au gaz et de nombreuses bornes-fontaines sont
à la disposition des riverains. Contrairement
à ce qui se passait dans d'autres cités, les ouvriers
n'avaient pas accès à la propriété pour
éviter de voir, par ventes successives ou d'héritages,
des locataires étrangers à l'usine disposer des lieux.

En son centre, les écoles ; construites
en 1874, elle symbolisent évolution et émancipation
de la classe ouvrière. Bien vite, elles deviendront instruments
idéologiques au service d'Henri et Gaston Menier.
Au même endroit sur la place, se trouvent les réfectoires
construits en 1884 ; au premier étage, ils s'y tenaient également
des conférences, des bals et des concerts.
En face des réfectoires, le magasin
d'approvisionnement créé en 1876 ; il a pour but de
fournir à la population de Noisiel en augmentation constante,
une autonomie alimentaire. Ce magasin géré en coopérative
fournit pain, viande, quincaillerie et articles de ménage.

Deux hôtels-restaurants se font
face sur la place des écoles. Construits en 1885, ils rassemblent
la population de la chocolaterie par affinité, évitant
ainsi bagarres et conflits. En descendant, face à la chocolaterie,
se trouve la Mairie construite en 1895. Nouvel édifice qui
remplace la mairie-lavoir où Émile Justin exerçait
mandat communal et direction de l'usine sans distinction notoire.
Cette nouvelle mairie répond à une disposition de 1884
qui stipule que chaque commune doit posséder un local à
usage exclusif de mairie. Sur cette même place baptisée
Gaston Menier, se trouve le bâtiment des pompes : l'institution
des sapeurs-pompiers de Noisiel. Compagnie constituée en 1882
par Albert Menier qui deviendra communale en 1886.

La vie étant organisée
autour de la chocolaterie, il ne restait plus qu'à préparer
le départ des anciens.
Suite logique et chronologique, la maison de retraite Claire Menier
sera le dernier édifice de la cité ouvrière de
Noisiel. Commencée en 1898 sous la direction de Gaston et Henri
Menier, elle sera terminée en 1902.
Le discours de Gaston Menier du 9 octobre
1898 annonce l'épilogue d'une oeuvre monumentale commencée
en 1872 et qui, par événements successifs, va devenir
un instrument politique au service d'intérêts personnels
et électoraux.
"Nous avons tenu à ce que cette maison fût placée
ici-même, au sommet de la cité, afin de permettre aux
anciens travailleurs, à ceux que l'âge éloigne
du travail journalier, de vivre ici au milieu des leurs et d'avoir
eux-mêmes l'illusion de l'activité, d'entendre la cloche
de l'usine sonner, le sifflet de chemin de fer et de se dire, nous
sommes toujours là, nous collaborons à l'oeuvre que
nous avons commencé et nos enfants continuent".

La
cité ouvrière devient ville politique, le message originel
sur la société nouvelle prôné par Émile
Justin Menier s'essouffle. Noisiel devient le théâtre
d'une société paternaliste au futur incertain. Si l'émancipation
ouvrière est devenue réalité, elle n'a pas forcément
choisit le chemin tracé par Gaston et Henri Menier. Les hôtels-
restaurants de la cité ouvrière seront le siège
en 1936 des réunions locales du Parti populaire français
de Jacques Doriots dans l'un, et au syndicat C-G-T de l'usine Menier
dans l'autre.
1959 sonne le glas des espoirs de redressement
de la chocolaterie. Hubert Menier disparaît en laissant l'entreprise
familiale aux mains de groupes successifs. Louis Guilbert, employé
et militant syndical est élu Maire de Noisiel.

En
1964, toutes les habitations sont vendues à une société
immobilière qui elle-même les revend aux occupants, mais
beaucoup ne purent les acheter. Le directeur de cette société
avait déclaré : "ceux qui ne pourraient pas
acheter continueraient à être locataires, nous nous y
engageons formellement".Malgré ces belles paroles,
plusieurs jugements d'expulsion furent prononcés, les anciens
"chocolats" comme ont les appelait quittèrent "La
civilisation de l'Avenir".
Alain
Lateb
|