HOPITAL DE CHENONCEAU

En 1913, à la mort de mon frère Henri, j'avais pris le château de Chenonceau à ma charge. C'était un endroit tout trouver avec ses grandes pièces saines et aérées dans un site tranquille loin du bruit des canons. Pendant et après la guerre, je fus amené à faire de nombreux travaux car la morsure des temps avait altéré le haut des piles exposées à l'Ouest. Il me fallut donc les refaire successivement et c'était un des travaux le plus pressé.
Mon activité était soumise à une dure épreuve ; j'allais fréquemment à Noisiel, je m'occupais de tous les détails rue de Chateaudun ; les questions de trésorerie étaient alarmantes et j'allais à Chenonceau où l'hopital commençait à fonctionner avec un personnel de médecins et d'infirmiers payés par l'Etat, mais j'assumais toutes les dépenses de nourriture et d'installation.
Il en était de même de l'hopital que j'avais créé à Noisiel et qui était de la même importance que celui établi à Chenonceaux.
Je ne m'étendrai pas davantage sur l'hopital de Chenonceaux, mon fils Georges et ma belle fille Simonne avaient été chargés d'organiser et de surveiller son fonctionnement.

J'avais eu la bonne fortune de trouver une source et la qualité de l'eau était parfaite. Cette source était située au fond du parc du château, sur la rive gauche du Cher, et elle était appelée la fontaine "Henri III".
Une petite pompe électrique amenait cette eau puis la remontait dans le château, donnant ainsi une eau d'alimentation de premier ordre.
La lumière électrique fut également distribuée dans tout le château, d'abord une installation volante et ensuite plus correctement pour écarter le plus possible les risques d'incendie.
Le chauffage, avec des poëles semblables à ceux utilisés pour le chauffage des écoles de la Ville de Paris, permettait de donner une tiédeur agréable dans toutes les salles des blessés.
Au début de la guerre, les blessés arrivaient à Chenonceau après un séjour de deux ou trois jours dans les wagons mal nettoyés et nous avions un certain nombre de cas de gangrène gazeuse auxquels il fallait remédier sans perdre un instant.
Peu à peu, les services se perfectionnèrent et nous eûmes la bonne fortune d'avoir un hopital dans lequel l'hygiène se développait chaque jour et on peut dire que grâce à nos installations les pertes de nos braves soldats, amenés à Chenonceau, furent extrêmement minimes. Le bon air, la tranquillité de la région, la gaîté des malades donnaient à l'hopital un caractère sympathique et confiant.

On remettait quelquefois aux convalescents les plus vaillants une ligne dont l'hameçon trempait dans le Cher, et ils se réjouissaient comme de vrais enfants lorsqu'ils sentaient se développer une vigoureuse touche.
L'ensemble du personnel, les blessés, les infirmiers, les médecins, etc... atteignaient souvent 400 personnes et je n'ai jamais voulu qu'on m'indiquât le montant de la dépense.
En résumé, comme je l'ai indiqué sur une plaquette fixée dans une des grandes galeries du château, l'hopital de Chenonceau a reçu pendant les quatres années de guerre, 2 254 blessés et sur ce nombre le chiffre des pertes fut extrêmement minime.

A
Chenonceau, j'avais comme chirurgien-chef le Dr Morel, et à Noisiel,
j'ai eu pendant assez longtemps le grand Dr Carrel à qui, dans la seconde
partie de la guerre, on envoyait les grands blessés du poumon qu'il
arrivait à tirer d'affaire grâce à sa méthode d'injections
avec la liqueur Dakin.
Souvenirs
de Gaston Menier 8 Octobre 1934
SECONDE GUERRE MONDIALE
En 1939
la
Touraine fut d'abord envahie par les administrations ministérielles,
fuyant Paris trop proche des opérations militaires.
Chenonceau qui, lors du décès de M Gaston Menier le 5 novembre
1934, était devenu par héritage la propriété
de son petit-fils M. Antoine Menier, fut réquisitionné, démeublé
et les bureaux de la Direction de l'Infanterie du Ministère de la
Guerre s'y installèrent.
En juin 1940
les fonctionnaires de Daladier s'enfuirent plus loin devant l'invasion du territoire, avec une précipitation si grande qu'ils oublièrent leurs archives.
Le 20 juin
les
allemands atteignirent les coteaux limitant au nord la vallée du
Cher, dont les ponts avaient été détruits.
Supposant, à tort, la présence de troupes Françaises
dans le parc de Franceuil, ils postèrent une batterie de 105 mm sur
les hauteurs dominant le village de Chisseau et tirèrent sur ce parc.
Mais leur tire mal réglé. Au grand émoi du régisseur,
M. Baugé et de sa famille réfugiés dans les cuisines
du château.
La toiture des galeries fut traversée de part en part. Un projectile
éclata sur l'escalier de pierre accédant à la tour
des Marques, dont la porte fut endommagée. Aggravant le péril,
un avion lâcha ses bombes qui atteignirent les douves du parc de Chisseau.Les
Allemands traversèrent la rivières et pendant plusieurs mois
le château fut occupé par les troupes contonnées dans
les dépendances avec leur matériels.
Peu de temps après l'armistice, les autorités de l'armée
d'occupation reconnurent au château la qualité de "monument
historique" et ne tardèrent pas à le faire évacuer.
Mais ce château constituant un pont sur lequel la ligne de démarcation
des deux zones pouvait être franchie, elles en interdirent l'accès
et ne le permirent qu'au seul régisseur.
En 1943
la frontière séparant les deux zones fut supprimée, le château et ses parcs n'en demeurèrent pas moins fermés pour le public
.
Le 7 juillet 1944
un
avion américain vint bombarder le château. Les projectiles
tombèrent dans le Cher, près de la chapelle dont les vitraux
et les réseaux des fenêtres furent brisés.
Deux mois plus tard les allemands s'enfuirent. Alors Chenonceau put bientôt
réparer ses blessures.
Le secret de Chenonceau R. Ranjard
En se rendant acquéreur de Chenonceau, le Crédit Foncier fit une excellente affaire. A la fin de 1891, il revendit le domaine pour la somme de 1.000.000 de francs à José-Emilio Terry, député aux Cortès espagnoles. Celui-ci ne resta pas longtemps propriétaire du château et le céda le 10 avril 1896, pour 1.080.000 francs, à l'un de ses parents, Francisco Terry. Ce nouvel acquéreur mourut en 1908 et ses héritiers mirent à leur tour en vente le domaine qui fut adjugé le 5 avril 1913, pour la somme de 1.361.660 francs, à M. Henri Menier
Le secret de Chenonceau R. Ranjard
"Je
sais ce qu'on va dire, ma chère
Thyra ( la femme d'Henri) :
les petites feuilles déclareront qu'il s'agit là d'un caprice
de millionnaire blasé. Elles stigmatiseront le pouvoir de l'argent,
qui se croit tout permis et qui se plait à annexer jusqu'aux vieilles
demeures seigneuriales.....
Laissons les dire. Si je n'avais pas acheté Chenonceau, qui s'en
fût rendu acquéreur? Un prince du sang? J'en doute fort. Bien
plutôt un de ces parvenus qui n'auraient vu là qu'une satisfaction
de vanité puérile. Or, vous me connaissez suffisamment pour
savoir que de telles préoccupations m'ont toujours été
et me demeureront toujours étrangères. Voyez-vous, Chenonceau
représente, pour moi, quelque chose de précieux, d'irremplaçable
: l'épanouissement de cette architecture féodale qui avait
été non seulement à l'origine de toute vie "courtoise",
mais encore, mais surtout, le véritable berceau de la poésie
française, un hommage rendu à la femme, quelque chose comme
le symbole de cette religion de l'honneur et de l'amour envers la "Dame",
mère, épouse, ou soeur, divinement chantée par Ronsard.
En vous offrant chenonceau, en donnant pour cadre à votre chère
présence ces vielles pierres ennoblies, magnifiées par tant
de prestigieux souvenirs, témoins de tant d'idylles, de drames, de
sourires et de larmes, ces murs à l'ombre desquels glissent encore
tant d'harmonieux fantômes, et qui laissent à ceux qui savent
comprendre le passé la plus belle leçon de grandeur et de
beauté.
J'ai voulu vous rendre l'hommage que les châtelains de la renaissance
offraient à la dame de leurs pensées."
Henri Menier
![]() Chenonceau* au temps de Diane de Poitiers [ XV" siècle] |
![]() Parochia de Chenoncello, alias de Chenonceau. Chenonceaux est une mauvaise orthographe qui ne date que du XVIII" siècle, tous les anciens titres écrivent invariablement Chenonceau |