Firmin BOUISSET est né à Moissac le 02 Septembre 1859. Son père était un simple meunier des bords du Tarn. Une batisse du XVIIIème siècle vibrant du fracas des meules, le majestueux confluent où Tarn et Garonne mêlent leurs eaux en une drapée de florissants vergers, le bruissement des peupliers que balaye le vent d'ouest, les douces collines où dore le chasselas, tel est l'univers où grandit l'artiste; son frère cadet, Félix, bercé par cette même nature évocatrice deviendra également dessinateur et lithographe.
Moment de contact privilégié avec la nature, ce temps de l'enfance est aussi celui des veillées au coin du feu, al cantou, la part de merveilleux des légendes contées par sa Grand-mère.
Firmin Bouisset aura 5 enfants: Yvonne,Jacques,Pierre,Raymonde et Lucienne.
Pierre Bouisset, le cadet de la famille était sculpteur, intégré au 10e bataillon de chasseurs à pied, il fut tué le 1er Mars 2015 en montant à l'assaut des tranchées allemandes.


Esquisse de Pierre Bouisset
vers 1909

. firmin bouisset
Yvonne, Jacques, Firmin

Marie-Christine GEFFROY-JUILLARD-BOUISSET est née en 1954 à Auxerre. Ses premières années sont placées sous le signe d'une éducation très stricte

vers descendance bouisset

vers descendance bouisset


1892


1893

Pour promouvoir sa marque, la famille Menier (les fils d'Emile-Justin : Henri (1853-1913) et Gaston (1855-1934)) fait appel à la réclame. Firmin Bouisset réalise en 1892 la première "affiche sur laquelle apparaît la fillette de Firmin Bouisset, à l'allure si pittoresque de petite paysanne aisée, avec ses lourds souliers lacés, sa courte robe bleue à petits pois, son caraco marron élimé et sa tresse de cheveux noirs luisants sur son dos maigre ; qui, de reconnaissance et d'enthousiasme, inscrit au charbon le nom du célèbre comestible de Noisiel, sur un mur, aux pieds duquel gisent pêle-mêle le petit panier blanc du goûter, le traditionnel paquet de livres écornés et maculés, suspendu à une longue courroie, et le familial parapluie de coton rouge". Voici les propos de Marius Vachon dans son ouvrage "Les Arts et les Industries du papier". A noter l'absence des livres d'écoliers sur l'affiche. Cette image est ensuite reprise et légèrement modifiée, elle se retouve sur le marché américain en 1894 [image non signée]avec la perte de son parapluie et l'absence d'herbe au sol rendant ainsi l'image plus urbaine. Cette même icône satisfaisait ainsi deux populations.Une seconde épreuve des "Maitres de l'Affiche" en 1896 pourrait avaliser ces modifications Outre-Atlantique. L'image traditionnelle de la fille de Firmin Bouisset sera utilisée jusqu'en 1939.

1892 : Chocolat Menier - 2 tailles.
1893 : Chocolat Menier - Réduction de l'affiche, planche 47 des "Maîtres de l'Affiche" de Roger Marx, imprimerie Camis et Cie Paris
.
1896 : Chocolat Menier - 2 épreuves des "Maîtres de l'Affiche".
1920 : Chocolat Menier - Retirage de l'affiche

 

1896
BISCUITS LU
Pour soutenir le lancement de ce nouveau biscuit, Firmin Bouisset, conçoit une affiche dont le personnage principal est un petit écolier, à l'origine des biscuits : "Les petits écoliers" de LU. Cette image deviendra l'un des archétypes de la marque.
PAPIER A CIGARETTES JOB
 
Le spécialiste des publicités représentant des enfants entame la série de la collection Job par ce petit ramoneur, noir de fumée, dont on ne voit que peu le rapport avec le papier à cigarettes Job ! Il fut édité en affiche et non en calendrier. Ce sympathique et rare dessin de 1895 fera l'objet de tirages en carte postale dans les séries de 1910, 1911, 1914 et 1916.
CHOCOLAT POULAIN
L'incontournable Firmin Bouisset dessine pour Poulain un petit écolier assis sur un tabouret en 1896 et Pierrot en 1898. Ces deux enfants ne sont qu'une seule et même personne : Jacques, le fils de l'affichiste .

Aquarelles tirées du livre de Poésies
de Marthe Rochenor, publié en 1898

Mystère!
dis-moi donc petit Jean, connais-tu le mystère?
Noël
Je viens, gentille enfant,
de la part du bon dieu.
Souhaits de fête
Je ne sais pas parler, mais mon coeur, petit père, avant tout sait aimer.
L'aumône
Jean avait un défaut, il aimait les bonbons!
Les Mais fleuris
Cétait au mois de Mai, lorsque s'ouvrent les roses........................
Naïveté
Enfant, lorsque tu dis bonsoir au bon Jésus,...

 
Le tour de France des deux enfants
La Nature et l'enfance, deux thèmes majeurs de l'oeuvre de Firmin Bouisset.
Mais si décisive qu'elle ait été dans l'éclosion du talent, cette existence heureuse dans la campagne de son enfance quercynoise n'aurait point suffi.
Aux longues heures passées à observer, s'ajoutèrent des années d'apprentissage auprès des maîtres les plus divers.
A Toulouse d'abord où il travaille dans l'atelier du peintre BORDIEU.
A Paris ensuite où il monte dès l'âge de vingt ans pour suivre les cours de CABANEL, à l'école des Beaux-arts.

Il présente rapidement ses premières oeuvres, deux portraits aux salons de 1881 et 1882 mais surtout une eau-forte intitulée " la Vieille Quercynoise au coin du feu" à celui de 1883.
Envoyé à Bordeaux pour effectuer son service militaire, il fréquente l'École des Beaux-arts de la cité aquitaine.
C'est au sortir de cette période bordelaise, marquée par une importante commande de la faïencerie de SARREGUEMINES, que se situent les grands débuts d'illustrateur .

A l'instar de l'affiche où la chromolithographie chasse la monotone typographie des anciens placards publicitaires, l'imagerie fait peau neuve.
Avec l'invention des rotatives à couleurs, le laborieux coloriage des imagiers cède le pas à l'impression polychrome.
L'affiche devient un art que TOULOUSE-LAUTREC enrichit par la stylisation des formes et l'emploi de larges surfaces colorées.
Toute une génération de créateurs va donner à cette rencontre de l'art et de l'industrie les dimensions d'une véritable révolution du décor urbain.


Première des créations de Firmin et véritable chef d'oeuvre dans l'oeuvre, l'affiche réalisée pour les établissements Menier, annonce déjà le sujet de prédilection de l'artiste.
Avec Bouisset c'est l'enfant qui entre d'un pas gracieux dans le monde de la publicité.
Et quelle entrée ! L'écolier en pèlerine des biscuit LU.
Le petit ramoneur du papier à cigarette JOB. Le pierrot de POULAIN.
Chocolatiers, biscuitiers, grands magasins Parisiens, fabricants de biberon, marchands de bec de gaz, dans les années 1890, tous demandent à ses enfants de vanter les mérites de leurs produits. Ses enfants, car ici le possessif n'est en rien un excès de langage. Les modèles de ses plus belles affiches ne s'appelaient-ils pas Yvonne et Jacques Bouisset.
La première avait huit ans et le second cinq ans lorsque le talent paternel donna à leurs silhouettes la célébrité que l'on sait.
Dès lors, deux destinées commencent. Celle des modèles, la petite fille grandit, se maria, eut des enfants.
Elle s'est éteinte en 1977 à l'âge de 94 ans.
Jacques Bouisset qui fut chef du service publicité de la maison Menier au début des années trente, mourut six mois après sa soeur.
(Voir ci dessous l'arbre généalogique)

vers descendance
L'autre itinéraire, c'est celui de l'oeuvre.
Certes la petite fille évolua au gré des époques et du talent des artistes qui l'adaptèrent au goût du jour. Mais ces évolutions, signées VIC ou ROUMY, ne font que souligner avec plus de force les qualités de l'affiche première.
Puissance d'attraction et d'évocation que traduit la permanence du thème, sens de la composition et du mouvement qui autorise bien des adaptations, voilà assurément les marques d'un chef d'oeuvre.
Le tour de France d'une Petite fille qui écrivit sur les murs de la moindre bourgade fut aussi le point de dérives caricaturales et picturales en tout genre, de la page du magasin "l'Assiette au Beurre" du 23 octobre 1909 aux toiles de peintre Alfred COURMES.
auteur inconnu
Morceaux choisis de la revue "Journal de l'Expo" par Marc Valentin

Bureau du Commandant Major en 1900 pendant la période des réservistes.
Photo due au réserviste Firmin Bouisset 3e debout en partant de la gauche En 1903 Firmin Bouisset sera nommé Chevalier de la Légion d'Honneur.
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FIRMIN BOUISSET LITHOGRAPHE
Par Fr. Roussel-Despierres

La couleur chante et amuse, mais c'est la lumière qui parle et émeut. C'est elle, dans le prestigieux accord du blanc et du noir, qui donne la ligne, le relief, l'atmosphère, l'âme des choses et des êtres.
La gravure plaît moins que la peinture elle signifie beaucoup plus, et c'est pourquoi tant de peintres, et les plus grands, ont à leurs heures demandé à la gravure un plus complet moyen d'expliquer toute leur pensée, d'exprimer leurs plus intimes émotions. Entre tous, en Rembrandt se confondent, dans un même effort vers un même idéal, le peintre du clair-obscur, le graveur luministe, celui-ci plus puissant, plus évocateur peut-être que celui-là ne relève-t-elle pas, cette eau-forte (dite la pièce aux cent florins) où Rembrandt, dans un embrasement de lumière, grave Jésus guérissant les malades, ne relève-t-elle pas d'un art plus profond, plus saisissant, plus haut encore que ses toiles de la Ronde de nuit, du Centurion Cornélius, des Pèlerins d'Emmaüs même, que ses portraits si vrais, si vivants, si " immédiats " ? En dépit de l'austérité mystique du sujet, la lumière à flots, avec ivresse, avec mesure, répandue sur la scène a des audaces, des caresses, une volupté, telle que devant cette page Corrège peut-être eût douté de soi.


Emprunt de la libération
par Firmin Bouisset

Parmi les symphonistes de la couleur le plus prodigieux, Titien lui-même, a beaucoup gravé, beaucoup appris en gravant, car la gravure est une dure école aussi, et singulièrement salutaire la magie musicale de la couleur couvre des fautes, des artifices, parfois quelque impuissance. La gravure ne triche pas. Elle est l'art probe par excellence.

Mais elle exige, pour être sainement jugée, une éducation de l'œil et de l'esprit, peu commune, en somme, chez ceux même qui font profession d'aimer les arts. L'artiste a besoin du public. Voilà l'un des pourquoi les peintres-graveurs reviennent à la peinture. L'autre pourquoi, c'est qu'ils sont nés peintres tels, comme Patricot, après une brillante carrière de graveurs, se découvrent peintres nés.

Quelques peintres pourtant, graveurs un jour par hasard, découvrent en eux-mêmes un tempérament de graveurs tel Firmin Bouisset, par la peinture, et bien d'autres chemins, venu à la lithographie, et qui, fixé enfin dans ce domaine, singulièrement élargi désormais par l'affiche et la librairie, s'est au premier rang fait sa place. Bouisset est l'un de ces artistes, qu'il faut que le public connaisse bien, parce que leur œuvre concourt à caractériser l'art contemporain, et parce que leur vie, confondue avec leur tâche, est éminemment instructive.

C'est une loi du développement humain de commencer par la simplicité, simplicité tout instinctive d'abord, tout intuitive, d'analyser ensuite les éléments simples jusqu'en leur plus extrême complexité, pour revenir enfin à une simplicité savante et synthétique. Ainsi se déroule l'histoire des arts et tel processus suit aussi l'artiste en son évolution individuelle. Bouisset presque enfant travaillait dans un atelier de décoration; il y apprit à embrasser les ensembles, et de cette première éducation lui est resté le sens des grandes lignes simples qui donnent aux compositions de son âge mûr une réelle grandeur, en dégagent une émotion directe, pleine, sans incertitude ni alliage.

Il a dessiné à l'École des Beaux-arts, il a peint, puis s'est prodigué dans les minuties de l'illustration, d'où il est revenu, par l'affiche, à la simplicité, enfin aux deux éléments premiers, le noir et le blanc de la pierre lithographique, ou plutôt à l'unique élément la lumière. Évolution logique, dont le progrès s'est accompagné d'une multitude de recherches " à côte ", jusqu'à des modèles de service de table et de papiers peints amusements, si j'ose dire, d'un singulier bénéfice l'artiste y a acquis une merveilleuse subtilité du regard, de la pensée aussi, une incomparable souplesse de la main.

Aucun de ces essais n'est négligeable. Le signe de l'artiste se reconnaît dans tout ce qu'il touche. C'est un des problèmes les plus attachants de l'esthétique de déterminer si de l'être, que la nature a doté du sens artistique, le don, la prédestination ne se révéleraient point toujours prestigieux, sous quelque forme qu'il s'essaie à exprimer ce qu'il pense ou sent, peinture, statuaire, musique ou poésie. Et, de fait, les plus beaux artistes de la Renaissance, au moins, Léonard, Michel-Ange, et ce Verrocchio, joaillier, peintre et sculpteur, que son Colleone, son David, son Baptême du Christ placent plus haut peut-être encore que le tout-puissant Buonarotti, combien d'autres encore ont su parler tous les langages de l'art, avec un éclat, une force, une sûreté, une richesse accrue, semble-t-il, en chaque langage de la richesse de tous.

Aujourd'hui les artistes se spécialisent étroitement dans un langage unique, un sujet, une formule, des expressions uniformes. (Bourdelle, statuaire, peintre, illustrateur, critique, et poète à ses heures, n'est qu'une magnifique exception.) L'impardonnable tort d'une spécialisation outrée est aux marchands d'abord, aux acheteurs ensuite. On veut que le tableau porte, dans chaque coup de pinceau, la signature de l'auteur on vend, on achète des exemplaires de fabrique, avec marque et brevet. Le nouveau riche (il y a toujours eu des nouveaux riches, moins nombreux qu'aujourd'hui, moins riches) veut avoir un tableau d' " un tel ", comme un mobilier d' " un tel ", comme il s'habille chez " un tel " et se chausse chez " tel " autre. Quant aux collectionneurs, la plupart ne sont que vulgaires spéculateurs, complices et pourvoyeurs de marchands.

Là est l'une des plus pernicieuses raisons de la décadence ou de la stagnation des arts contemporains. Au début de leur carrière, dans leur laborieuse inexpérience, les artistes cherchent, tentent une formule, et cette formule, de par la volonté des marchands qui les lancent et des collectionneurs qui mettent en réserve leurs productions, sera la formule définitive, inchangeable de toute leur production. (Que devient, soit dit en passant, dans ces commerces la liberté de l'art et de la création?)


Emprunt National par Abel Faivre

Bouisset s'est localisé, si l'on peut dire, dans la lithographie, mais il ne s'y est point spécialisé. J'ai sommairement montré par quelle variété d'essais, de travaux, s'est formée sa conception, sa technique; conception ample et souple, dans la reproduction qui interprète les œuvres des maîtres (compréhension, pourrai-je dire ici toul aussi bien), mais dont se manifeste l'étendue, la liberté, l'agilité dans l'extrême diversité des créations originales, depuis les charges badines jusqu'aux grandes compositions religieuses ou patriotiques technique toujours en harmonie avec le sujet, puissante et profonde, lorsque le crayon traduit Rembrandt; vive, claire, tel un paysage d'été comme lorsqu'il reproduit les moissons de Dupuis chaude, voluptueuse, chantante, quand d'un modelé sûr, doux, tendre, ardent, il dessine une Léda parfaitement humaine et toute frémissante, s'abandonnant, sans contrainte, sans doute, mais sans impudeur, au rut divin du Cygne vainqueur.

Bouisset fut d'abord, il aurait pu rester le " maître de l'enfance ", le maître incontesté. Ses études d'enfants, ses albums pour enfants (La Journée de Bébé, la Comédie chez Bébé, les Bébés d'Alsace-Lorraine, Ce que disent les fleurs, où Ludovic Halévy mit une préface) dépassent, non peut- être par l'élégance de la ligne ou l'agrément de la couleur les célèbres albums de Kate Greenaway, mais assurément par plus de sincérité, de vérité, de paternelle et fine ironie.

Bouisset s'est donné chez lui des modèles d'enfants il n'a pas simplement copié des corps, des attitudes, des gestes; il a saisi dans ses lointains mystères, il a expliqué la psychologie de l'enfant. Et par là ces albums, qui amusent l'enfance et l'amusent sainement, avec une valeur éducative pour elle, ont une valeur instructive pour les éducateurs aussi.


L'Angelus par Firmin Bouisset

Bouisset (qu'on m'accorde ce barbarisme), n'aristocratise pas ses enfants, comme Kate Greenaway. (Poulbot non plus, et c'est le caractère " peuple " de ses mioches qui fait son succès et son mérite autant que le spirituel caprice de ses sommaires dessins.) L'enfant, Bouisset sait cela fort bien, n'est d'abord et pendant longtemps qu'un petit animal, jabotant à tort et à travers comme aboient, pour le plaisir, les jeunes chiens, sans nul instinctif souci d'aristocratie. Ce souci, c'est l'éducation volontiers dirais-je une mauvaise éducation qui l'inculque en lui, et l'inculque trop tôt.

Elle ne peut faire que des pantins musqués. Il faut, en effet, pour être entier que le développement moral, intellectuel, puis social de l'être humain s'accomplisse suivant le rite de l'embryogénie des âmes et des sociétés petit animal, d'abord, petit sauvage ensuite, civilisé plus tard à contrecœur, puis par consciente agrégation au milieu, " peuple " longtemps, jusqu'à ce que, par une culture raffinée et personnelle du moi, il puisse atteindre au but idéal de toute conscience humaine, à la seule aristocratie réelle, l'individualité, en d'autres termes la perfection esthétique de l'esprit, des sentiments, de la volonté. Les pédagogues comme les psychologues ne commencent, pour la plupart jamais par le commencement, c'est-à-dire par le jeune animal, par l'embryonnaire conscience, par l'embryon lui-même, et par celle qui le porte dans son sein.

Pour apprendre à observer, à comprendre, je les renvoie à ceux qui pour bien voir ont les meilleurs yeux, aux dessinateurs, je les renvoie à l'école des images. Il y a certes plus de psychologie, voire plus de matière pédagogique, dans un album bien fait que dans un lourd traité bourré de savoir sorbonique.

Comme il a vécu avec l'enfance, Bouisset a vécu avec le peuple. Il a toujours habité les quartiers populaires de, la périphérie parisienne, et, pour une fois architecte, s'est bâti au voisinage du beau parc de Montsouris son home discret, clair, tout encombré d'ailleurs d'une production intense et profondément diverse. Il aime le peuple, et pour l'éducation artistique du peuple de sa petite cité natale, Moissac, y a fondé, doté un riche musée de gravure. Or, enfance et peuple sont simples ils ont le goût, le besoin de la clarté. Ainsi Bouisset s'est-il formé un idéal artistique, une technique de clarté. S'il a donné à la lithographie la puissance de l'eau-forte, il a su lui donner aussi, tant dans la reproduction d'œuvres célèbres que dans la composition originale, une impeccable clarté, faite d'ordre, d'intelligence, d'émotion sincère, de simplicité. Et c'est pourquoi sa lithographie, sans pièges, sans trompe-l'œil, nous émeut, nous fait penser.

Il a beaucoup observé, avec une rare acuité du regard. Bouisset est un réaliste. Mais, pour l'artiste né, la réalité n'est pas le but. Si la directive suprême de la conduite individuelle et de l'organisation sociale part du réel, exactement analysé et connu, pour s'élever par la synthèse à l'idéal qui transforme et reconstruit la réalité, crée, en un mot, une conscience, un monde nouveau, meilleur et plus beau, cette ascension du réalisme à l'idéalisme est aussi la loi supérieure de l'art. Le réaliste obstiné demeurera un manœuvre, et fût-il un prodigieux manœuvre comme le peintre de l'Enterrement d'Ornans, et quelque étonnement ou quelque admiration que ses dons d'exécutant inspirent aux techniciens, il n'agira point sur l'esprit par l'émotion, ni par l'esprit sur les facultés émotives, but double et effectif de l'art en définitive, il a moins de droits au titre d'artiste qu'un exécutant moins habile, mais plus compréhensif, plus ému, plus capable de faire penser et sentir.

Le réalisme absolu ne produirait qu'une impression de platitude. Aussi la plupart des prétendus réalistes ne s'asservissent-ils point tout entiers à leur formule. N'en déplaise à Ruskin, ils ne s'intéressent pas à n'importe quel objet venu, à n'importe quel pan d'horizon, à n'importe quel visage. Ils choisissent, et le choix, qui supprime les proportions réelles au profit de l'intérêt, c'est le principe initial de l'art; c'est aussi déjà le principe de l'idéalisme. Qu'est-ce donc que l'idéal dans l'art? Pas autre chose, mais cela précisément que l'affirmation d'un caractère dominant, sacrifiant hardiment les éléments secondaires, et qui met dans la plus éclatante lumière ce caractère dominant. Tel est l'art de Corneille

Les réalistes diront-ils qu'il ment, qu'il trompe? Mais l'évidence d'un caractère donné, d'un fait isolé, c'est l'une des formes de la vérité, et probablement la vérité supérieure de la science matérielle, comme de la philosophie, comme de l'histoire, et sûrement c'est la vérité de l'art. La synthèse, c'est-à-dire la réalité expliquée qui est en même temps la réalité émouvante, au même titre que l'analyse contient la vérité, la seule vérité utile le plus souvent, la plus nécessaire dans tous les domaines, la plus haute sans conteste elle est la vérité organisatrice elle est la vérité idéale. Michel-Ange, Rembrandt, Rubens même sont plus vrais que Denner, et combien plus grands !


Napoléon par Nicolas-Toussaint Charlet

Observateur, analyste, réaliste, mais amant passionné de la clarté (existe-t-il synthèse où la clarté est absente ?) Bouisset conçoit donc l'estampe comme une synthèse. Au sens exact du mot, il est idéaliste. Ce procédé de synthèse se dévoile dans les partis pris, d'ailleurs très fidèles, de ses reproductions (les plus beaux exemples en sont ces deux Rabbins de Rembrandt, qu'il a copiés dans les galeries du roi d'Angleterre et du duc de Devonshire) dans ses compositions, telles que la Prière du soir et la Promise, où, isolant son personnage dans l'infini imprécis de la lande bretonne au crépuscule ou de la mer mystérieuse à la nuit tombante, il ne laisse apparaître (mais les fait apparaître dans toute leur évidence, si l'on peut dire, et leur communicative émotion) que l'attitude humble de la prière, l'impatience désespérée d'une attente d'amour. Œuvres lointaines de clair-obscuriste (le clair-obscur, qu'est-ce autre chose que la synthèse absolue?), dont la sensibilité profonde se retrouvera plus pieuse, plus poignante encore et plus grande, dans ses poilus agenouillés à l'heure de l'angélus, au bord d'une plaine unie et nue comme la dévastation, à l'horizon de laquelle s'indique sobrement, parmi des ruines estompées, une église qui fume.


Chocolat Menier par Guillaume

Les fusées de Willette, de Chéret, de Léandre, de Guillaume, étincelleront peut-être aussi longtemps que ne mourra point l'esprit français. Nous donnent-elles une impression d'intensité équivalente à celles que nous laissent les affiches d'un Abel Faivre, les dessins d'un Bouisset ou d'un Forain? (Encore Forain avec ses déchirantes légendes emprunte-t-il bien quelque chose à la littérature. Et Faivre lui-même?) Sentiment religieux, foi patriotique, grande pitié pour la douleur humaine, voici de quels- éléments psychologiques, par un idéaliste instinct de nature, par un besoin réfléchi de moralité pure, par une conscience grandissante du pouvoir éducateur de l'art, se sert désormais le tendre maître de l'enfance pour susciter en nous les nobles émois, les enthousiasmes sacrés.

Bouisset a inspiré autrefois une jeune revue, où l'auteur de ces lignes, en communion avec lui, a étudié ce rôle éducateur de l'image, qu'il a tout à l'heure évoqué. Si, par ce souci nouveau, le lithographe se rapproche des philosophes, sa technique y a gagné je ne sais quelle douceur, quelle onction, et ce serait peut-être pour l'adorable Prudhon l'interprète rêvé, celui dont, devant sa reproduction du Rembrandt de Buckingham Palace, Jean-Paul Laurens disait " Depuis que la lithographie existe personne n'est allé aussi loin. "

L'affiche a tenté beaucoup d'artistes. La technique n'en est point aisée, elle stimule ce " plaisir du risque " dont Guyau a fait l'un des ressorts de la moralité et qui est l'honneur et le salut des artistes. (Qui se renouvelle brave un risque à chaque essai mais est-ce un artiste celui qui ne se renouvelle point?) L'affiche parle directement à la foule, elle court le monde, langage universel, bien plus efficace que le journal même; il raisonne, elle, par la séduction, persuade. Elle est gaie, elle est tragique. L'affichiste doit émouvoir, avec, en somme, un minimum de moyens d'expression, peu de couleurs, des lignes simples. Il lui faut et le sens de la présentation et une certaine divination psychologique.

Tels brillèrent affichistes, qui ne purent être ni des peintres, ni des graveurs en blanc et noir. Les premières affiches de Bouisset furent surtout amusantes, comme cette réclame pour le chocolat Menier (une fillette tournant le dos au public qui, dressée contre un mur sur la pointe des pieds, y inscrit le nom du chocolat qu'elle aime), réclame qui gaiement a fait le tour du monde, et dont l'auteur a retrouvé des exemplaires jusque dans les cases des noirs du Sénégal les dernières ont pris, avec la gravité des événements, avec la guerre et le deuil paternel, un ton sévère, mais enthousiaste toujours vous connaissez On les a eus, ce chaud appel au public pour l'Emprunt de la libération où, sur un globe empourpré de flamme et de sang, trois combattants, des étrangers mais des frères, se serrent, l'un, à genoux, tirant encore, un autre la main crispée sur une grenade, entre eux notre poilu reposant son fusil sur le sol rouge, et levant d'un geste éperdument triomphant son casque bleu vers le ciel nu. (Que penser, hélas des artistes que la guerre n'à point assez émus pour que pas un reflet de sang n'ai rejailli sur leur palette?)

L'œuvre et la vie de Bouisset contiennent, ai-je dit, une grande leçon, et si abondante soit l'œuvre et si active la vie, ce n'est pas la leçon du labeur acharné, mais une leçon plus haute, plus nécessaire, moins accessible, moins comprise c'est que, s'il n'y a point d'art sans technique, il n'y a point d'artiste sans ce rayonnement de l'émotion, qui, dans la conscience réfléchi, s'y transforme en pensée, en esprit; c'est que l'esprit est quelque chose encore de plus que la lumière du sentiment cette flamme s'alimente de tous les spectacles où une curiosité avide et créance sait découvrir pour l'art une matière, un sujet d'autant plus puissante, cette flamme, que plus ardente sera la curiosité du chercheur. En un mot, l'ampleur de l'esprit fait la grandeur de l'artiste. La technique même se fortifie, s'assouplit, s'approfondit par l'étude des métiers divers. La spécialisation assoupit la flamme de la pensée, elle endort la main. Spécialisation? D'un autre nom, paresse, car la marque de la paresse n'est pas de ne rien faire, mais de ne point faire d'effort.

Le mérite de Bouisset, c'est qu'à force de chercher, d'observer, de penser, de progrès en progrès, à chaque œuvre nouvelle son métier s'affirme plus sûr comme plus hardi, plus souple comme plus profond, que de l'une à l'autre la pensée, toujours présente, se manifeste plus vive, plus émue, plus haute, plus émouvante. L'artiste qui ne cesse pas de chercher ne cesse pas de grandir. Ne plus chercher, ne plus grandir, c'est aussi décliner, et c'est une façon de mourir. Nul plus à plaindre que l'artiste mort jeune à qui l'homme survit.

En Bouisset donc, l'artiste survit, le lithographe grandit. C'est que si, pour avoir curieusement pratiqué tel, tel et tel autre art du dessin, il a, en acquérant la maîtrise de la main, élargi sa puissance de conception, l'ampleur même des horizons qu'il a parcourus lui fait au delà pressentir d'autres horizons encore à fouiller c'est que l'inconnu l'attire encore et toujours et c'est, en définitive, cette attirance de l'inconnu qui consacre l'artiste, le penseur, le constructeur de formes et le constructeur des cités idéales. Loin de nous prenons de grands exemples l'attrait de l'inconnu, c'est le génie de Michel-Ange la déclamation continue du Bernin répète sans fin une formule unique. On peut n'aimer pas Michel-Ange, on ne peut pas ne point l'admirer. Qui donc aimerait encore, qui donc admire.

C'est l'âme aussi des saisons que Bouisset a traduite dans ses clairs panneaux décoratifs, de couleur presque avare, avec des enfants, des oiseaux, des fleurs animées; c'en est la joie, c'en est le charme, non la lassitude ou l'angoisse. J'ai cité deux affiches de Bouisset, les plus célèbres. Il en a donné une cinquantaine, de dessin probe, de couleur sobre, le plus souvent inspirées des gestes, des idées de l'enfance, la plupart d'une allure amusée, amusante, toutes marquées d'une observation psychologique sans cruauté, mais non sans finesse. Qui ne connaît l'affiche du Biscuit Lefèvre-Utile, du Papier Job, de Maggi? Un lithographe acquerra l'habitude de serrer son dessin, et, quand il écrira des œuvres originales, les écrira alors d'un style plus sévère, plus ferme, plus noble aussi. Je crois bien que d'avoir traduit les maîtres, Bouisset a retiré ce profit.


Le poilu d'Abel Faivre

La conscience (pourrait-on dire la mémoire?) du dessinateur s'affirme jusque dans ses pochades, comme la Petite source (gauloiserie enfantine, sans ombre, d'ailleurs, de libertinage), dans la Croix du Rois Roux, la Prairie des folles, le Petit Noël, Il pleut bergère, la Sortie de Bal, et ses innombrables croquis d'enfants dans ses portraits, tel celui du peintre Mucha, dans ses compositions tragiques comme l'Anxiété (sous un ciel redoutable, devant une mer démesurée qu'agrandit encore un lac de flamme, allumé par je ne sais quelle invisible trouée de la lune à travers les nuages, en dépit du vent, une femme debout, tenant dans ses bras un nourrisson, tandis qu'une fillette apeurée s'accroche à sa jupe, interroge l'horizon sans voile et sans espoir) dans ses œuvres religieuses et ses œuvres de guerre (elles se confondent car, pour Bouisset, la Patrie aussi est une religion), le Credo, Août A nos fils morts pour la Patrie, A nos héros, la France couronne ses héros, l'histoire grave leurs noms, l'Ange gardien de nos tombes, Fiat voluntas tua, tant d'autres dont l'héliogravure s'est emparée, dans lesquelles la grandeur du style s'apparie à la noblesse de l'idée, à la dignité de l'émotion. Si variée dans ses procédés, si riche d'imagination et d'inspirations réelles, la production de Bouisset apporte, si je ne me trompe, un argument de valeur singulière à cette thèse d'esthétique (thèse qui vaut dans tous autres domaines) de la supériorité sur l'analyse et la spécialisation de l'esprit synthétique et généralisateur.

Mais il me semble que de cette étude individuelle d'autres réflexions de portée générale se dégagent encore. Et tout d'abord, une espérance. De mauvais prophètes ont prétendu que la photographie supplanterait la peinture, la gravure tout au moins. Mais non, la photographie est inerte, l'estampe est vivante. Elle vit du souffle créateur de l'artiste, soit qu'il compose, soit qu'il traduise. La lithographie du Rabbin de Buckingham Palace, c'est bien Rembrandt, elle est très exacte, mais c'est aussi Bouisset, c'est, devant le maître des maîtres, son émotion qui s'épanche, c'est son œil avec son acuité révélatrice, c'est sa main avec sa souple facture, c'est tout l'artiste avec ce choix inconscient ou voulu des effets.

La photographie est-elle, d'ailleurs, aussi sincère que le crayon? Qui ne le sait, elle trahit par trop d'intensité, quand ce n'est par insuffisance, certaines couleurs, le bleu, le le rouge. Elle déforme les perspectives. Aide-mémoire, soit. Traduction, non pas. La photographie, d'ailleurs, ne compose pas que de sujets lui échappent! Art et mécanique nulle part ne se heurtent ou ne se confondent. A chacun sa voie, son rôle, ses droits. Mais la mécanique peut servir l'art; et la lithographie, plus aisément que le burin ou l'eau-forte, profite, pour multiplier ses tirages, d'une multiplicité croissante de procédés industriels. Pratiquement elle a vaincu eau-forte et burin. L'une et l'autre pourtant méritent de survivre, l'eau-forte, parce qu'aucun procédé n'atteint la vigueur, la chaleur, l'éloquence de ses tons, le burin, parce qu'il possède seul, dans sa froideur un peu hautaine, élégance suprême et souveraine dignité.

Et tous les procédés qui sur bois, pierre ou métal, fixent l'image en blanc et noir, quelques difficultés matérielles qu'en comporte le tirage, méritent aussi de survivre, parce qu'à chacun d'eux appartient une qualité propre, un charme, une expression de beauté, qui n'appartiennent, en effet, qu'à lui. Le goût esthétique aime, il en a besoin, le rare, même le difficile, exquis ou puissant. Dans les régions de l'art, ceci jamais ne doit tuer cela. Ne sont-elles pas les seules où puissent coexister les temps, communier les idées antithétiques, s éterniser dans un commun amour, dans un enthousiasme inépuisable, toutes les conceptions, tous les rêves, toutes les formes du beau?

Que tel procédé, à tel moment, triomphe, domine, fasse oublier les autres, cela peut résulter de l'apparition simultanée des maîtres hors pair qui l'emploient (ainsi la lithographie au second quart du XIX siècle) cela peut résulter aussi de l'ambiance sociale ainsi encore la lithographie, sous le Roi-citoyen, devin une arme politique, et sous une République de ploutocrates ou d'éhontés démagogues pourrait bien recommencer la mitraille. Elle est plus qu'une force politique; elle est une des voix de l'histoire, et les légendes qu'elle raconte retentissent plus loin et plus haut peut-être que les paroles savantes des historiens. La figure de Napoléon, c'est Charlet, c'est Raffet, qui l'ont fixée. Le poilu d'Abel Faivre, mais c'est la figure même de la France, aux plus héroïques jours de la guerre. Quel historien la dira jamais mieux? Avec plus de vérité synthétique et de certitude ?

L'art dira-t-on, n'écrit que la légende de la réalité. Est- il bien sûr que l'histoire construite à coups de documents morts soit plus vraie que la légende vivante ? Et l'art, après tout, n'est-il pas le plus exact miroir d'une réalité, qui par son infinité défie l'analyse et se dérobe à la science? L'art, et voici mon dernier mot, est nécessaire aux hommes, non pas seulement parce qu'il est l'immense et inextinguible foyer des plus exquises joies de la vie, des plus profondes voluptés de la pensée, mais plus encore, mais surtout parce que, tout compte fait, il porte en lui la plus extensive mesure et l'interprétation la plus infaillible de cette réalité mystérieuse, insaisissable, de cette existence incompréhensible sans lui et sans lui injustifiable. Il compense l'erreur éternelle du mal, il en console, il la redresse.

Il a pris, il élargit dans le monde le rôle indéniable du Bien. Honte et malheur sur les peuples aveugles, s'ils sacrifient au gain stérile, à l'industrie meurtrière, l'Art deux fois saint qui porte aux hommes l'amour dans la joie fraternelle de l'esprit, et féconde la paix dans la splendeur du Beau. Pour moi, vraiment, je crois qu'une des raisons intimes parmi de si puissantes, du nationalisme traditionnel qu'on revivifié dans nos âmes la guerre et la victoire, tient précisément à notre instinct esthétique de race, au prestige nulle part égalé de nos arts, au sentiment glorieux et reconnaissant de la grandeur, de la beauté de notre Patrie grande entre les plus grandes, belle plus que les plus belles.

 

 

 

 

 

Saga Menier