
|
La
traversée de l'Océan ne fut pas aussi facile et aussi rapide pour
Jacques Cartier que lors du premier voyage. Trois vaisseaux.composaient
l'expédition: la Grande-Hermine de cent à cent vingt tonneaux, la
Petite-Hermine de soixante tonneaux et VÉmerillon de quarante ton
neaux. Le départ eut lieu le 19 mai 1535.../...Naviguant très prudemment
au milieu des bancs de sable et des écueils, earguant leurs voiles
et s'arrêtant chaque nuit, les trois navires suivirent d'abord les
rivages septentrionaux du golfe Saint-Laurent, longèrent Une cote
bordée d'îles, mais laide et triste, toute hachée et pierreuse, sans
aucune terre ni bois, hormis quelques vallées. Le 15 août, jour de
l'Assomption, ils découvrirent une grande île, qu'ils nommèrent île
de l'Assomption et qu'on appelle aujourd'hui Anticosti.
|
||||
|
En
1895, l'île d'Anticosti, qui appartient depuis le 3 juillet
1888 à une société dite" Governor and Compagny
of the Island of Anticosti", est à vendre.
Un nommé Jules Despécher a signé une option d'achat. Il a publié à Paris une notice sur l'île d'Anticosti, sans doute pour trouver un acquéreur car il est âgé et a décidé de ne pas donner suite à son projet d'achat. De son côté, Henri Menier, a déjà exploré plusieurs îles, telles l'île Djerba en Tunisie et l'île du Levant près de Toulon ; il est à la recherche d'un endroit où satisfaire son goût d'aventure et son désir de liberté. Jules Despécher éveille sa curiosité en lui parlant d'Anticosti, qu'il n'a jamais visité lui-même, mais qu'il décrit comme une île enchanteresse, dotée au surplus d'un port naturel. Henri Menier est intéressé et s'inscrit comme acquéreur possible. Ne pouvant cette année là y venir lui-même, il charge son ami Georges Martin-Zédé, homme de loi et grand voyageur, d'une mission d'exploration facilitée par la réputation déjà bien connue d'Anticosti, si l'on en juge par la description D'Henri-Émile Chevalier dans son roman de 1863 ; Les requins de l'atlantique. |
||||
|
L'île
est isolée du continent les mois d'hiver. La glace s'étend
sur une distance de cinq à six milles au large des rives. De
grands icefields ou champs de glace viennent souvent s'amonceler aux
abords de l'île, poussés par les vents, ils forment ainsi
une véritable muraille qui, par vent de terre, regagnent le
large.
|
||||
|
La mission d'exploration
de Martin-Zédé durera 10 jours, du 12 au 22 juillet
1895, plusieurs expéditionnaires feront partie de l'aventure.
La mission accomplie à bord de l'Euréka, il reste
à rassembler ces observations et à les noter à
l'intention de Henri Menier.Dans
son rapport M. Paul Combes se chargera de modifier les idées
reçues concernant l'inhospitalité des lieux. |
||||
|
Il
reste à finaliser l'achat, le contrat (au montant de 125.000/160.000
dollars suivant les sources) est passé à Québec
le 16 décembre 1895 devant le
notaire William Noble Campbell. L'acte de vente fut enregistré
à Tadoussac, le 21 décembre de la même année.
Ainsi, un grand industriel francais réalisait son rêve
de posséder une île où se reposer de ses nombreuses
obligations d'homme d'affaires et où recevoir ses amis dans
un paradis de chasse et de pêche incitant au plaisir et à
la détente.
|
||||
|
Il
faudra maintenant se mettre à l'ouvrage et construire à
English Bay les bâtiments suivants : entrepôts, magasins,
atelier mécanique, hôpital, hôtel, école,
poste, scierie, abattoir, boucherie, boulangerie.
Il voit à recruter un médecin qui consentirait à résider sur l'île en permanence, ainsi qu'un contremaître pour la surveillance des travaux. Il est bien entendu que tout chef de service devra être Francais. Nous sommes bien à l'époque de la France coloniale qui n'a rien à apprendre des gens du pays et tout à leur montrer. |
||||
|
Il reste de
toute urgence à conclure l'achat d'un navire pour le transport
des marchandises entre l'île et Québec qui allait être
le port d'attache. Menier et Zédé trouvent à
Londres le bateau qu'ils cherchaient.
|
||||
|
Henri
Menier s'assura des services de M. Lucien-Oscar Comettant en tant
que Gouverneur de l'île. Né à New-York en 1853,
il fait ses études au lycée de Versailles où
il est considéré comme un excellent élève.
Pendant la guerre de 1870, âgé de 17 ans seulement, il
contracta un engagement volontaire et servit aux côtés
de son père, engagé comme lui, dans l'armé de
Paris. Il supporta les horreurs du siège et livra combat durant
la fameuse sortie du 19 janvier 1871 à Buzeval. |
||||
| Henri
Menier, devenu seul propriétaire de l'île, invite tous
les habitants à lui vendre leurs propriétés, maisons,
terrains et autres et à devenir des locataires à qui il
sera fourni du travail et un salaire pendant toute l'année. Certains
vendent et gagnent ensuite la côte nord. La plupart opte pour
cette sécurité à laquelle ils n'étaient
guère habitués. Henri Menier établit sur sa propriété
un règlement qu'il souhait voir appliqué, surtout celui
concernant la chasse. Tous les ans il achète, à grands
frais, des castors, des caribous et autres mammifères, pour peupler
les lacs, les rivières et les forêts de son île;
il en défend naturellement la chasse. Mais quelques familles
de la baie aux Renards refuse de se soumettre au règlement et
veulent continuer chasse et pêche à leur gré. Henri
Menier leur demande de quitter l'île moyennant indemnisations,
Il charge Alfred Malouin, demeurant sur l'île depuis 25 ans de
lui faire un rapport d'expertise sur la valeur immobilière des
familles de la baie. MM.. Georges Cabot et John Ellison également
furent mandatés Leur rapport conclut après examen que les cahuttes ne valent pas plus de 30 à 40 dollars. Sur ces données, M. Menier fit offrir 130 dollars pour chaque cabane et de transporter gratuitement les familles où elles désiraient. |
||||
|
Ce
sont les rivières et leurs abords qui suscitent le plus d'intérêt
à condition que des hommes les débarrassent des arbres
tombés qui obstruent le passage. Le lit des rivières
est en général formé de roches plates usées
par les glaces où les chevaux ferrés à crampons,
été comme hiver, sont à l'aise. Les embouchures
des rivières apparaissent à M. Menier comme d'excellents
endroits pour établir colons, gardes-chasse, pêcheurs,
trappeurs, bucherons. Le sol d'aluvion d'excellente qualité
pourra se prêter à toute culture maraichère. L'eau
y coule en abondance et souvent se précipite en chutes ou cascades,
source éventuelle d'énergie électrique. M. Menier
est persuadé que la colonisation doit être amorçée
aux embouchures des rivières. On y construira des maisons pour
les gardes-chasse et on y défrichera l'espace d'un potager.
Pour former leur cheptel et leur basse-cour, les gardes auront des vaches, des porcs, des canards, des pigeons et des poules. Ils saleront la morue et le saumon. |
||||
|
Les
instructions d'Henri Menier à M.Martin-Zédé mûrissent
au cours de l'hiver 1898-1899 ; le centre principal de l'île
sera Baie-Ellis et l'aménagement du port doit être réalisé
le plus tôt possible. Les nouvelles de la dernière saison
hivernale sont bonnes : pas de maladie, la chasse a été
excellente, les habitants ont eu beaucoup de travail.
|
||||
|
|
L'automne 1899 est occupé à étudier les plans soumis par Jacquemard relatifs à l'aménagement du futur village de Baie-Ellis. Une voie ferrée reliera les magasins, les entrepôts et les ateliers au quai et au débarcadère du Savoy. Cela simplifiera le transport des passagers. La construction
de la villa de M. Menier demande réflexion. Il faut chercher
un emplacement avec une vue imprenable sur la mer, assez vaste pour
que la villa soit entourée d'un parc, de préférence
à proximité d'un lac ou d'une rivière. |
|||
|
Dès
le printemps 1900, on commence à Baie-Ellis la construction
des bâtiments : le magasin général et le premier
des 2 entrepôts. La place bâtie sur ses 4 faces, est traversée
par 2 rues en diagonale. Au centre, on plante un grand mât pour
le pavoisement et l'émission de signaux aux navires en rade.
|
||||
|
Le
25 mars 1900 un tremblement de terre secoue Anticosti à 22
h 10. La secousse a été ressentie à la même
heure à Baie-Sainte-Claire. Quoique de faible intensité
et de courte durée, cette vibration sismique n'en a pas moins
déplacé divers objets.
|
||||
|
Pour
la première fois, un autre membre de la famille Menier se rend
à Anticosti : il s'agit de Georges Menier, neveu de Henri,
qui vient avec ses amis pour une partie de pêche à la
rivière Jupiter. En huit jours, ils prennent 55 saumons. Pour
sa part, Henri Menier tue un ours de belle taille et plusieurs oies
sauvages. La rivière Jupiter sera le théâtre de
toutes les parties de pêche qui se multiplieront sur l'île
durant ces quelques 30 années de présence Menier à
Anticosti.
|
||||
| On a construit sans arrêt à Anticosti depuis 1896 et on le fera encore au lendemain de la mort d'Henri Menier. Dès l'automne 1903, la villa Menier est couverte d'ardoise. Les murs sont achevés et les ouvertures en place. | ![]() |
|||
|
En
1905, le grand chocolatier n'est pas homme à bouder le progrès.
Il commande de Paris la première automobile à être
introduite sur l'île, une Panhard 12 chevaux. Toute la population
peut admirer cette nouvelle machine dans laquelle chacun souhaite
faire une randonnée.
|
||||
|
En
1911, Monsieur Menier retarde son voyage sur l'île en raison
de son mariage en Juin avec Melle Hélène Thyra
de Seillière, fille du baron Haymond de Seillière.
Il n'arrive qu'à la fin du mois d'Août avec sa nouvelle
épouse.
Huit jours après le retour à Anticosti, la neige commence à tomber. M. Menier hâte son départ après avoir donné ses dernières instructions. Ce sera le dernier voyage d'Henri Menier à Anticosti. En 1912, il est empêché d'y venir. Le 06 Septembre 1913, M. Martin-Zédé reçoit un câble de Paris lui annonçant le décès d'Henri Menier. La consternation est générale. Rien n'avait laissé prévoir une fin aussi subite. Que deviendra l'île ? |
||||
|
La mort d'Henri
Menier suscite un grand émoi sur l'île, mais aussi chez
toutes les personnalités du monde de la politique et des affaires
avec lesquelles Henri Menier avait noué d'excellentes relations. |
||||
|
Sources:
|
||||
|
Les Requins de l'Atlantique Sans aller aussi loin, sans mettre entre sa mère-patrie et sa patrie adoptive plus de huit jours d'intervalle, on trouve, dans le Nouveau-Monde, un emplacement magnifique, qui présenterait à des entreprises agricoles ou commerciales, conduites sur une grande échelle, des avantages inimaginables. Terres fertiles, bois giboyeux, la côte la plus poissonneuse des deux continents, voilà les ressources premières de ces lieux (capables de nourrir aisément vingt mille individus et plus) situés aux portes de l'Amérique septentrionale, supérieurement défendus par la nature, et cependant à peu près inconnus à la civilisation. C'est l'île d'Anticosti.../... Par route marine, elle se trouve à cinq cents milles environ d'Halifax, la capitale de la Nouvelle-Ecosse. C'est la clé du Saint-Laurent: Si l'on est surpris qu'elle ne soit pas colonisée, on l'est encore plus en remarquant que le gouvernement anglais n'a point songé à la fortifier ou à y établir une garnison, car Anticosti nous semble la sauve-garde de ses plus belles possessions transatlantiques.../... Les cours d'eau, que l'on rencontre sur la côte septentrionale, sont très-nombreux relativement à son étendue. On ne peut guère faire un mille sans en découvrir un. plus ou moins volumineux. Et, de dix milles en dix milles environ, il en existe qui sont assez considérables pour mettre en mouvement un moulin. Les chutes voisines de la côte, offriraient de grands avantages à l'industrie. L'eau des rivières est toujours plus ou moins calcaire. Sur la côte méridionale, les principales rivières sont : labecscie, la Loutre, le Jupiter, un vrai fleuve, le Pavillon et la Chaloupe.../... Dans la plupart des rivières et des lacs, fourmillent la truite de ruisseau, la truite saumonée, l'esturgeon, le doré et le poisson blanc. Le maquereau se presse en bancs épais autour de l'île. Les phoques dont l'huile et la peau sont fort estimées, essaiment. Ils se foulent par milliers dans les baies et les lieux abrités. Les Indiens des îles Mingan et du Labrador leur font une chasse active. Les baleines semblent avoir pris les battures occidentales pour leur résidence favorite. Fréquemment on les voit s'ébattre ou se chauffer au soleil; fréquemment on y entend leurs longs mugissements. À l'intérieur d'Anticosti, la végétation est très variée; mais en général, elle a planté ses racines dans un sol d'alluvion, composé d'une argile calcaire et de sable léger, gris ou brun. Ce sont là de bons éléments de fécondité. Cependant, il faut avouer que ce sol n'est pas trop favorable aux fortes essences de bois, mais on peut l'ameublir ou le drainer aisément. La prùche en est l'arbre le plus commun. Sa qualité et ses dimensions sont bonnes. Quelques arbres mesurent vingt pouces de diamètre à la base, quatre- vingts à quatre vingt-dix pieds de haut. Ony rencontre aussi des bouleaux blancs et jaunes; des balsa miers, des tamaracks el des peupliers.../... La plage est couverte de fraisiers; rarement y voit-on un framboisier. Toutes les parties de l'île produisent en quantité une espèce de pois très mangeable, dont la tige et la feuille peuvent être employées à la nourriture des bestiaux. Les pommes de terre viennent parfaitement. Le peu d'orge et de blé qu'on y a jamais semé, a donné un rendement des plus satisfaisants. Anticosti renferme beaucoup d'animaux sauvages, entr'autres : l'ours noir; le renard rouge, noir, argenté et la marte..../... Les canards, les oies, les cygnes, toute la famille des palmipèdes, y a élu son domicile. De grenouilles, crapauds, serpents ou reptiles, point. Les animaux sont si peu poursuivis par l'homme, que sa vue ne les effraie pas. Pour compléter cette esquisse d'Anticosti, je n'ai plus qu'à dire un mot des matières économiques qu'elle contient, et dont l'exploitation suffirait à enrichir toute une population. Son sol renferme la pierre de taille, la pierre à aiguiser, le fer oxidulé et peut-être même le fer limoneux. L'argile à briques, la marne coquillière d'eau douce, la tourbe y apparaissent sur de vastes superficies et des profondeurs incalculables. Dans les anses et les places abritées, les algues marines ont poussé à profusion ; et on en pourrait tirer bon parti, soit pour fumer le sol, soit pour les exporter comme engrais dans les pays voisins.../... Cette île,dont le climat est tempéré, dont le sol et les sites sont si favorables à la colonisation, demeure aujourd'hui encore déserte, inculte, à peine habitée par deux ou trois garde- phares. Cependant, elle devrait et doit, dans un avenir prochain, s'animer, se défricher, se peupler au souffle fécondant de la civilisation moderne Les Requins de l'Atlantique 1863, roman inédit, par H.-Émile Chevalier Chevalier, Henri-Émile (1828-1879) |
||||
|
||||