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LE BIEN PUBLIC

Vous m'avez connu au Bien Public et j'avoue qu'au moment où je suis entré à ce journal, pour y rédiger le feuilleton dramatique (1876), ma situation n'était pas ce qu'elle est aujourd'hui; c'est pourquoi j'avais surtout pour objectif les six mille francs que me rapportait ce feuilleton. Plus tard, quand l'aisance arriva, lorsque je me sentis devenir une force, la question d'argent ne fut plus que secondaire. Je me servis de mon feuilleton comme d'une tribune. Ainsi, vous le voyez, le journalisme est à la fois un moyen et un but. De plus, c'est une arme terrible. Combien de littérateurs, et des plus estimables, seraient heureux de pouvoir s'en servir, et de trouver, en outre, quelques subsides.

Emile Zola

C'était un grand journal républicain quotidien, à 10 centimes, paraissant à 4 heures, comme le Temps. Son propriétaire était M. Menier, le fameux chocolatier, député de Seine-et-Marne, économiste distingué, auteur d'ouvrages remarquables et remarqués sur les systèmes d'impôts, principalement cité, loué, combattu et raillé, à propos d'un certain projet d'impôt, non pas sur le revenu, mais sur le capital, dont il était le promoteur. Le Bien Public, d'allure et de ton modéré, s'adressant à une clientèle plutôt bourgeoise et "opportuniste ", le terme n'était pas inventé, mais la chose existait, présentait ce caractère singulier d'avoir une rédaction beaucoup plus avancée, beaucoup plus radicale que ne semblait le comporter son public, sa direction, son allure et son classement dans les grands organes parisiens.

Yves Guyot en était le rédacteur en chef. Les rédacteurs politiques Sigismond Lacroix, Auguste Desmoulins, étaient plutôt rangés parmi les socialistes. Un journal, tout à fait rouge, celui-là, et qui forcément teintait fréquemment le rose Bien Public, était l'annexe avancée de l'organe de M. Menier il se nommait les Droits de l'Homme. Il se faisait dans la même maison, chez le même imprimeur, l'imprimerie Dubuisson, 5, rue Coq-Héron, avec plusieurs rédacteurs communs. Il va de soi que l'excellent M. Menier était empêché par sa position commerciale de manifester sa participation à un organe presque révolutionnaire.

On était au moment du coup parlementaire du 16 mai, de la terreur de l'ordre moral, et le sabre de Mac-Mahon semblait menaçant. Le nom de M. Menier ne figurait pas dans les manchettes du journal, mais le commanditaire bénévole ne se dérobait nullement, quand le caissier, toujours à sec, des Droits de l'Homme, le malin père Guignard, lui faisait part de la présence à ses guichets de la meute des rédacteurs altérés. J'appartenais aux deux journaux. Aux Droits de l'Homme, se trouvaient, en dehors des collaborateurs du Bien Public, Jules Guesde, alors débutant, Paul Strauss, P. Girard, Léon Millot, Léon Angevin, A. Spoll, Albert Pinard, Emile Massard, Céard, Louis Ollivier, et d'autres encore dont les noms et les physionomies se sont effacés, pour moi, dans les brumes du temps. L'un des premiers, j'avais signalé aux lecteurs du Bien Public et à ceux des Droits de l'Homme la force, l'originalité du talent d'Emile Zola, et j'avais proclamé quelques-unes des théories et des déclarations de guerre du " naturalisme ", tout en conservant mon indépendance et mon éclectisme, car rien ne pouvait, rien n'a pu affaiblir mon admiration pour Victor Hugo.

J'étais donc ainsi dans les meilleurs termes avec mon corédacteur Zola, chargé du feuilleton dramatique du Bien Public. Mais le " lundiste " en pied, souvent, n'éprouvait aucune tentation d'aller écouter une pièce qui ne l'intéressait guère. Il désirait se soustraire à l'obligation d'en rendre compte et préférait ne pas revenir de la campagne. Une anecdote caractéristique faisant partie de la rédaction du Bien Public, il fut invité, comme tous les collaborateurs, à la soirée d'inauguration que M. Menier, propriétaire de ce journal, donna, lorsqu'il prit possession de son hôtel fastueux, avenue Velasquez, au parc Monceau. Pendant la réception, indifférent aux excellents artistes qui se faisaient entendre, on vit Zola, errer, fureter parmi les salons dorés, braquant, ici et là, avec fixité, son pince-nez sur un meuble, sur un panneau, et, sournoisement, prenant, sur le revers de son programme, des notes brèves. Il se documentait pour son roman de l'Argent, et l'hôtel Menier servait de devis descriptif pour le futur logis de Saccard. Il accepta, lui qui vivait bourgeoisement, en reclus laborieux, courbé sur la tâche quotidienne, et en compagnie de sa mère, de sa femme, très " pot-au-feu ", et de quelques amis fort peu mondains, des invitations à diner chez des femmes en vue de la galanterie parisienne.

Malgré quelques hésitations suggérées par des crudités de style, Yves Guyot eut le courage, car c'en était un pour l'époque, de donner en feuilleton l'Assommoir dans le Bien public. Composé à Saint-Aubin, au bord de la mer, dans l'été de 1875, il parut en 1876. Ce fut une louable tentative littéraire, une fâcheuse opération financière, pour le journal que M. Menier, le bon chocolatier, subventionnait. L'Assommoir avait été payé dix mille francs à l'auteur, pour sa publication en feuilleton. Non seulement le tirage ne monta pas, mais, sous l'avalanche des lettres d'injures et la grêle des menaces de désabonnement, il fallut battre en retraite. On coupa court. Pareille mésaventure était déjà survenue à l'auteur, pour la Curée. Il supporta l'amputation avec son habituelle énergie. L'Assommoir fut transporté dans une petite revue littéraire, la République des Lettres, que dirigeait Catulle Mendès, le poète, parnassien, aux œuvres plutôt raffinées, et dont les préoccupations artistiques, comme les tendances littéraires, semblaient si distantes des théories du naturalisme, et d'ouvrages comme les Rougon-Macquart. Il était, cependant, grand admirateur de Zola. La Faute de l'abbé Mouret, avec son Paradou, l'avait enthousiasmé.

Cet accueil, fait à un auteur et à un ouvrage aussi fougueusement " naturaliste " par un écrivain et par une publication se recommandant de Victor Hugo, démontre combien, malgré ses protestations et ses théories, Zola était considéré comme un romantique, comme un poète. La presse fut moins tendre. Des articles indignés parurent. Les journalistes vertueux dénoncèrent l'Assommoir comme immoral, les publicistes solennels, courtisans populaires, affirmèrent que le corps électoral était insulté dans l'une de ses forces les plus utiles à flatter, la masse ouvrière urbaine. Les petits journaux, les revues de cafés-concerts, les feuilles illustrées, chansonnèrent, raillèrent, exagérèrent.

A force de persuader au public que l'Assommoir était un livre excessivement " cochon ", le traditionnel pourceau que toute gaine humaine passe pour contenir endormi, s'éveilla, et le succès devint énorme. Bien qu'au fond il n'y ait rien de folichon dans le sombre tableau de la misère ouvrière, et dans la description des déchéances morales et physiques de l'homme et de la femme, happés par l'engrenage de l'ivrognerie, la réclame-outrage porta. L'épithète de pornographe lancée resta, et attira. La maîtrise de l'auteur, sa puissance de vision et son art d'évocation furent révélés à des milliers de lecteurs, qui, sans le tapage fait autour de l'Assommoir, n'auraient probablement jamais eu l'idée d'ouvrir ce roman, ni les ouvrages qui l'avaient précédé. Grâce à cette fausse réputation d'auteur licencieux, Zola devint en quelques jours le romancier le plus connu, le plus acheté aussi.

On rechercha ses premiers volumes, et ceux-ci, à la remorque de l'Assommoir, furent emportés vers le succès. L'Assommoir est demeuré comme exceptionnel dans l'œuvre de Zola. Les mœurs populaires y sont peintes avec une vigueur touchant à la brutalité, qui empoigne et qui émeut. Les uns éprouvent de l'indignation, d'autres du dégoût, quelques-uns de la pitié. Nul lecteur ne saurait demeurer indifférent devant une page de ce livre extraordinaire.

Lepelletier, Edmond. Emile Zola. 1908


 

 


 

 

 

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